—«Si l’on est en sûreté ici?» reprit-il sur une question que je lui adressai. «Ils volent comme des pies; je m’en aperçois bien à mes pigeons. D’ailleurs ils me laissent tranquille, quoiqu’il y ait ici des gaillards de la pire espèce et que le Café des Assassins soit à côté. Ils n’osent pas. Quand je rentre la nuit, à trois heures ou plus tard, vous pouvez être sûr que je ne me tais pas: je gueule tout le long du chemin, je fais claquer mon fouet et je salue tous ceux qui passent de ma voix la plus formidable. La butte entière sait que je reviens du Mirliton. Et puis, au fond, ils croient que je suis un des leurs, les brigands. Il y a une légende sur moi dans leurs bandes. Ils croient que je suis souteneur comme eux et je le leur laisse croire. Pourtant la nuit, dans ces parages, j’ai toujours un revolver chargé sur moi. Peut-être aussi qu’ils n’ignorent pas ce détail-là.
«Après le déjeuner nous irons voir ma campagne d’été avec ses différents pavillons; elle est à deux pas d’ici; mais à présent j’ai faim et je crois que le rôti est prêt.»
—«Ah, j’ai le cœur léger, maintenant,» dit Bruant, en dépliant sa serviette, «plus léger que depuis longtemps. Figurez-vous que pendant six mois j’ai eu dans la tête une chanson, qui ne voulait pas en sortir dans la forme que je voulais. Mais, nom de Dieu! François, où sont les assiettes chaudes? Dépêche-toi, cours, vole! Ne ris pas, grand bêta, mais vole, quand je te le dis. M’entends-tu?»
—«Oui,» bafouille François avec l’air de dire: voilà qu’il recommence.
—«Oui, quoi?» tonne Bruant.
—«Oui, chansonnier populaire,» supplie l’esclave.
—«Dis papa, dis maman!» commande le maître de la maison.
François lève un œil timide vers le plafond.
—«A l’instant!» rugit le despote.
Et le lourdaud, rouge de honte, piaille, comme un enfant qu’il est: «Papa, maman.»