—«Bien; maintenant apporte-nous les assiettes, mais avec la rapidité de l’éclair.»
—«Je suis paresseux», poursuivit Bruant. «Sept mois pour une simple chanson. A Biribi! Et si vous saviez combien de temps il y a que cette idée d’ajouter à ma collection les compagnies de discipline d’Afrique m’obsède. Car c’est le complément de la canaille d’ici, ceux qui sont envoyés là-bas en Algérie, à Biribi, comme ils disent, pour avoir été de fortes têtes au régiment.
«En Afrique, il y a deux légions, en dehors du cadre régulier de l’armée: la légion étrangère composée de déserteurs et de malheureux de toutes les nations du monde, et les compagnies de discipline, qui représentent le niveau le plus bas auquel un homme puisse arriver. Pour apprendre ce qu’ils chantaient, j’ai fait demander à un sergent de consigne de là-bas de me noter leurs airs populaires. Mais les gredins ne chantaient que des chansons de Paris. Au contraire, la légion étrangère a des mélodies très belles et très originales; c’est tout naturel, puisqu’il s’y trouve nombre d’Autrichiens, qui ont apporté en Afrique leurs chansons populaires. Celles-là m’ont inspiré la composition d’un air à la fois animé et traînant, qui s’adapte autant aux paroles fières d’un homme qui a brûlé ses vaisseaux qu’à la tristesse morne de ses jours de désespoir.
«Mais ces paroles: ah! qu’elles m’ont coûté de peine avant d’avoir trouvé la disposition d’esprit qu’on a dans l’existence de Biribi. Tenez, voilà mes archives particulières,» et Bruant sortit d’un tiroir une liasse de papiers. «Ce sont des lettres envoyées par les soldats d’Afrique à leurs marmites, qui font le trottoir sur les boulevards extérieurs; des lettres authentiques, vous pouvez m’en croire; je les ai prises moi-même dans les tables de nuit de ces demoiselles. Que ne fait-on pas par amour de l’art! Parcourez-les, si vous voulez bien, tandis que François donnera des cigares.
«Nom de Dieu! imbécile, où sont les cendriers?»
—«Je n’ai pas pu les trouver!» ronronne François frappé dans sa dignité.
—«Ne pas trouver? Qui, quoi?» demande le tyran furieux.
—«Je ne les vois nulle part, chansonnier populaire,» se corrige le pauvre homme.
—«Eh bien! prends ce que tu voudras, brute! N’est-ce pas? ce sont de vraies scènes de comédie, ces lettres! Ils se plaignent, les malheureux; ils voudraient revoir la maison, ils se rappellent les bons jours d’autrefois.—Et puis, à la fin, le pot aux roses: ils demandent qu’on leur envoie de l’argent. Et pourtant, même là, il y a quelque chose de touchant: avez-vous remarqué qu’ils prient ces filles d’aller voir leurs parents: ils veulent avoir par elles des nouvelles de la famille et qu’elles racontent aux vieux ce qui se passe là-bas, en Afrique? Toujours avec l’arrière-pensée de leur soutirer de l’argent!
«Naturellement, pourquoi écriraient-ils des lettres si ce n’était pour cela! Ah! elles ne se font pas d’illusions là-dessus, celles qui les reçoivent, je vous l’assure!