«Je connais bien cette espèce de femelles, et elles me connaissent. Elles savent le plaisir qu’elles me font en me communiquant les dernières créations de leur argot. Un mot nouveau, fraîchement fabriqué pour le besoin de la cause, se propage d’une façon étonnamment rapide dans ce monde. Chacune d’elles est fière de le connaître et veut passer pour la première qui l’a appris. Et elles ont raison, nom de Dieu! Cette langue est très belle. Quand le gueux dit: ma fesse au lieu de: ma femme, c’est bien parce que cette nouvelle forme du mot rend mieux la figure, la ligne typique, si vous voulez, du sexe. Mais il faut avoir en soi le sentiment de cette beauté. Il y a aussi un côté spirituel de l’argot. La signification des mots s’élargit dans ce langage-là. Qu’est-ce que: la courante? Naturellement, c’était d’abord l’aiguille de la montre; puis c’est devenu la montre elle-même, enfin l’heure et le temps. La courante! ça suppose pourtant de la fantaisie, cette expression, hein!

«J’ai du cœur pour ces gens et je me sens tout près d’eux. Je ne vais pas me gêner, si je veux vivre dans leur société: pourquoi me gênerais-je? Je me suis fait moi-même ce que je suis, et je veux être comme je suis.»

Cette bouffée d’orgueil volontaire passée, Bruant, après une courte pause, continua:

—«Richepin, dans sa Chanson des Gueux, a voulu chanter l’existence de ces misérables, mais il en est à une trop grande distance; c’est un littérateur. Son livre, somme toute, est manqué. Il y a de bonnes pages, mais au fond elles ne sont peut-être pas de lui. Tout ce qui dans son livre est venu, directement ou indirectement, de Raoul Ponchon est bon. Voilà le vrai, l’inimitable bohême, l’homme qui ne connaît rien au-dessus de sa chère bouteille, et qui seul parmi tous sait écrire des vers d’ivrogne, ivres; c’est un des très rares gens que je lis; quand un numéro du Courrier français paraît, je cherche d’abord la pièce de Ponchon. Il y a toujours un peu de délayage, naturellement; quand il faut, toutes les semaines, remplir une colonne, on ne peut guère donner le meilleur de ce qu’on a; mais j’y rencontre toujours un passage qui est du vrai Ponchon, et c’est excellent.»

—«Nom de Dieu! qu’est-ce qu’on me veut encore? Est-ce qu’on ne peut pas nous laisser causer tranquilles!» et le regard de Bruant se tourna vers la porte où parut un grand gamin assez peu timide.

—«Monsieur Bruant, papa m’a dit que vous aviez à me parler,» dit-il, tandis que son œil parcourait curieusement l’appartement où il venait d’entrer.

—«Ah! c’est donc toi le voleur de pigeons?» tonna le chansonnier populaire. «Qu’est-ce que tu as à me dire?»

—«Je viens vous dire que je n’ai pas pris le pigeon et que je ne me laisserai pas appeler voleur par vous, Monsieur Bruant.»

—«Tu n’as pas honte?» reprit l’artiste offensé, mais sur un ton plus bas.

—«Quand on n’a pas fait de mal, on n’a pas à rougir,» dit le gamin, comme s’il ne redoutait pas l’explosion de colère de l’artiste.