—«Bon, c’est fini: en avant, marche!» dit Bruant d’une voix sévère pour soutenir sa dignité de châtelain.

Puis il commanda: «François! du cognac! Mais cours donc, malheureux!»

—«Oui, chansonnier populaire,» murmura l’humble esclave; mais un commencement de sourire narquois ridait son visage joufflu, et ses petits yeux clignotaient de satisfaction: le patron avait trouvé quelqu’un pour lui tenir tête.

—«Au fond, ce sont de braves gens, ici,» dit Bruant en distribuant le cognac dans les petits verres, «et pourtant d’ordinaire tous les enfants qu’ils font deviennent voleurs et assassins. Je ne répondrais de personne. Même pas de mon propre fils. Pour sûr, je ferais pour lui ce qu’il est de mon devoir de faire,—mais parce que je le voudrais et non pour une autre raison. Mais l’adopter? en faire mon héritier! Je n’y penserais même pas, avant qu’il n’eût vingt ou trente ans bien sonnés et avant de savoir ce qu’il y a en lui. Il pourrait être destiné à éternuer dans le sac sous le couteau de la guillotine. Chacun de nous porte toutes les mauvaises dispositions en lui. Oui, c’est là le cadeau que la vie met dans notre berceau. Et les gens qui auraient dû vous aider à lutter contre le sort... Ah bien oui! ils se mettent contre vous. On parle toujours de l’enfance, de la jeunesse! Vilaine chose! C’est de la misère, presque toujours. Oh, la vie a été dure pour moi; mais à présent je veux être dur, moi, pour la vie; je le veux.»

Visiblement, Bruant étreignait à cet instant des fantômes de souvenirs qui l’obsédaient. Car rien ne justifie présentement son accusation contre l’existence. Lui, victime? Avec son orgueil d’artiste et la conscience du pouvoir qu’il exerce sur son public?

Sur ces entrefaites la porte s’ouvrit et laissa entrer le vrai vaincu du sort. C’était le pianiste du Mirliton. Non pas qu’il nous entretînt de la série d’événements qui l’avaient amené derrière l’instrument de musique d’un café chantant. On ne lui demandait pas de confidences et il ne les offrait pas; il était devenu piano et les cordes branlantes de son existence ne sonnaient que là où on frappait les touches.

Pour lui, vraiment, Bruant y mit des façons.

—«Ah! vous venez étudier avec moi la nouvelle chanson! Parcourez un peu la musique! Les premières mesures du prélude doivent être attaquées avec vigueur; ensuite il faut les répéter comme si elles venaient de loin. C’est le réveil qui sonne au camp. Le soldat sous sa tente se secoue, endormi, et voit poindre le jour. Il sait ce que cela veut dire, il va falloir reprendre le fardeau. Et à la pensée de ce faix sous lequel il succombe, toute la misère de son séjour sur le sol africain lui revient:

Y en a qui font la mauvais’tête,

Au régiment,