—«Vraiment,» me dit-il, «je ne me sens encore aucune envie d’aller me coucher; il est à peine minuit. Voulez-vous me tenir compagnie pendant quelques instants, au café de l’Université? Nous y trouverons de l’animation, et du mouvement.»

La lumière crue du gaz se répandait sur le trottoir sombre par toutes les portes et les fenêtres du café, où la gaieté de la jeunesse se traduisait par une bruyante agitation. Des étudiants en goguette, des femmes aux bras, entraient et sortaient et c’était comme les vagues d’une mer houleuse. Avec un flegme imperturbable, Moréas, le chapeau haute-forme un peu de travers sur ses cheveux aile de corbeau, guida son compagnon à travers la foule remuante et au fond du salon nous trouva des places, qu’on lui céda avec un certain respect.

—«Voyez-vous,» dit-il, «notre tâche consistera à apporter un sang plus riche à la langue. Il faut que le verbe reparaisse dans toute sa splendeur ancienne; après cela, tout est dit pour le poète puisqu’il ne connaît point d’autre sphère que le verbe seul. Et dans ce domaine-là je me sens supérieur à tous parce que je connais les richesses cachées de notre langue. Il se peut qu’on soit poète, même sans posséder le pouvoir d’évoquer tous les trésors du langage, mais alors il en reste toujours à notre art quelque chose d’étriqué et de rétréci. Un vrai poète comme Villon, qui a été condamné à créer de la poésie au milieu d’une période de torpeur et d’appauvrissement du langage, en garde, malgré ses dons, une légère sécheresse; les vers, chez lui, ne coulent pas d’une source abondante. Son talent est borné par une certaine économie, qui ne va pas à son individualité.»

Pendant ce discours, le tapage des visiteurs du café devenait de plus en plus fort. Des jeunes gens se bousculaient près de l’entrée: d’autres chantaient à tue-tête; les femmes qui n’avaient pas pu trouver de places s’étaient assises sur les genoux d’amis entreprenants; une d’entre elles, la coiffure défaite, fut enlevée par quatre bras vigoureux et complaisants et portée devant une glace; d’un bout à l’autre de la salle se croisaient les interpellations joyeuses, et sur tous ces tableaux folâtres le gaz versait ses rayons, heureux de prendre part à la gaieté universelle.

Moréas, lui, ne voyait que son art.

—«Et Racine! Ah! je ne serai jamais un détracteur de Racine. Quelle passion dans ses vers, n’est-ce pas?» et il en récitait.—«Mais il ne savait pas soutenir dans sa vigueur le ton sur lequel il avait commencé. Prenez au contraire un poème du moyen âge,—du bon moyen âge, je veux dire,»—et de nouveau les vers, sonnants comme des coups de clairon cette fois, roulaient de ses lèvres.

—«Qu’en pensez-vous? Cela n’est-il pas magnifique et sonore?» dit-il, en s’excitant aux sonneries de paroles qu’il avait fait retentir dans la salle. «Je vous accorde qu’à la longue c’est un peu monotone et que la syntaxe est plus que naïve. Aussi ce ne sont là que nos matériaux, et c’est seulement à un certain point de vue que je regarde cette langue comme notre modèle. A nous de rendre à cette matière la vie moderne et complexe.

«Eh bien! je crois qu’il est temps de rentrer.» Sur ces mots Moréas se leva. D’une démarche nonchalante il se dirigea vers la sortie à travers les flots toujours croissants des jeunes gens, le monocle inébranlable dans l’œil, le regard charmeur malgré son sérieux et sa fierté.

—«Hé, Moréas!» et une petite femme l’accosta. Souriant, il échangea quelques paroles avec elle pendant une seconde ou deux.

—«Hé! Moréas!» lui clama une autre nymphe, et, rassemblant tout le bagage d’esprit dont elle disposait, elle ajouta d’une voix provocante: «Hé, Moréas! Et tes vers!»