—«En vers!»—et c’était dit avec la conviction que seule sa poésie manquait à l’œuvre de Platon, pour lui donner l’extrême sanction.

—«Le dialogue m’attire,» continua-t-il. «J’ai souvent eu l’idée d’écrire pour le théâtre, et même nous étions convenus, Verlaine et moi, de traduire ensemble quelques drames espagnols. Ce dessein n’a eu aucune suite parce que Verlaine a l’horreur du travail. Je crois que je le poursuivrai pour mon propre compte. Savez-vous bien qu’il y a une mine de sujets à peine entamée dans l’histoire de l’empire byzantin? Par exemple, que dites-vous de ceci? L’intrigue de la pièce repose sur la jalousie de la femme d’un général à la cour de Constantinople pour l’impératrice régnante, qu’elle croit amoureuse de son mari. Elle en trouve la preuve directe. Non seulement l’impératrice veut obtenir le divorce du mari; mais ensuite elle veut l’épouser elle-même, le faire proclamer empereur et raffermir la monarchie. La femme, qui aime son mari au delà de tout, voit une grande carrière ouverte aux talents qu’elle lui connaît; et elle va chercher la mort, pour épargner au général, qui l’aime aussi profondément, la peine d’un choix troublant pour sa conscience. Telle est l’exposition du drame.

«Il ne doit avoir qu’un seul acte, et le nombre de personnages le plus restreint possible: le général, sa femme, l’impératrice; les passions très compliquées, mais ne se révélant que par de simples traits typiques; il faut encore que l’évolution des sentiments nous frappe par surprise, et que la solution de la crise soit extrêmement rapide et inattendue. Je crois que mon explication ne vaut pas grand’chose,» continua Moréas; «il m’est impossible de la faire plus claire, et c’est bon signe, car j’ai observé que les gens qui savaient parfaitement exposer leurs projets manquaient ordinairement l’exécution de leur œuvre, tandis que les gens qui bredouillent en détaillant leur plan, si bien que l’on est convaincu de son insuffisance, réussissent en général dans la mise en œuvre.»

—«Mais, Moréas,» déclara un des littérateurs de la petite société, «votre exposition est tout à fait satisfaisante. C’est un thème comme on en trouve chez le poète anglais Browning. Et savez-vous bien qu’il y a une certaine analogie entre vous et quelques-uns des poètes de là-bas. Je ne veux pas dire spécialement Browning, mais surtout Rossetti. Le côté fantastique de vos légendes, la hauteur métaphysique de vos sonnets, le choix de vos mots...»

—«Je ne sais pas l’anglais,» interrompit Moréas d’un ton bref.

—«Et je le regrette d’autant plus,» continua-t-il après une pause presque imperceptible, avec la bonne humeur d’un grand seigneur qui fait l’aimable, «que j’en suis réduit à lire Shakespeare dans une traduction, Shakespeare, que je tiens pour le plus grand poète du monde.

«Ah! pour celui-là, on peut lui emprunter sans s’amoindrir. Je lui ai pris le nom de mon Pèlerin passionné. Mais non! ce titre-là n’appartenait pas au poète; c’était une étiquette commune que l’on employait pour désigner les recueils de poésies, tout comme d’autres titres en vogue dans ce temps-là: le Calendrier pastoral, la Guirlande d’amour, etc. Et je vous avouerai franchement que ç’a été une petite malice de ma part, qui m’a fait préférer le nom du Pèlerin passionné pour mes vers. Il semble étrange, et pourtant de son temps il a eu cours comme une simple pièce de monnaie. Les ignorants s’en étonnent, mais les initiés sont heureux de rencontrer une ancienne connaissance.»

Et Moréas prononça ce mot d’ignorants avec l’orgueil qui lui a inspiré le vers bien connu:

Je ne suis pas un ignorant dont les Muses ont ri.

Sur ces entrefaites le petit groupe d’amis se dispersa; Jean Moréas se leva avec les autres.