On s’empresse de lui passer le journal illustré. A la première page, on voit Verlaine furieux, debout, qui d’un geste terrible foudroye Moréas. Celui-ci, tranquillement assis, lève la tête en écoutant les paroles de son aîné et se défend d’un mouvement à peine esquissé de la main gantée. Et c’est une allusion à la publication récente du volume de Verlaine, Bonheur, où le poète critique les essais des jeunes.

—«Très bien réussi, le dessin!» dit Moréas, d’une main tenant le journal, de l’autre frisant sa moustache. «Seulement il me semble que la physionomie de Verlaine est exprimée par des lignes trop grossières,» et, passant le Messager français à son voisin, il ajoute: «De telles caricatures sont pour la postérité de précieuses indications de la date à laquelle l’influence de mes poésies a pénétré dans le public. D’ailleurs, me poser en adversaire de Verlaine, quelle folie! A présent, Verlaine fait un peu la grimace, mais tout bien compté, c’est le seul poète français de ces temps-ci jusqu’à moi.»

A ces mots il regarda son auditoire à travers son monocle rigide comme pour défier toute contradiction. Un des assistants, avec quelque hésitation, nomma Leconte de Lisle.

—«Leconte de Lisle!» dit Moréas, plein de courtoisie, «mais il n’a pas été mal, pas mal du tout, pour son temps. A présent, nous en avons fini avec lui. Non, parmi les anciens, avec la seule exception de Verlaine, il n’y a pas de poètes, et parmi les jeunes dont on loue les vers,—et pour ma part je ne leur envie pas ces louanges,—il n’y a pas de force véritable. Ce sont des poètes de salon. Ils produisent leurs vers à petit pas comptés: ils ne les tirent pas d’une source pleine et abondante. Celui qui veut être appelé du nom de poète doit disposer d’une provision inépuisable de mots et de formes; il doit être si riche et si prodigue que chacun se dise: après avoir dissipé ce qui est une fortune pour les autres, il lui reste pourtant encore tout un trésor.»

Il prononça ces mots avec la mine d’un grand seigneur, qui posséderait des richesses immenses. Ses paroles n’étaient pas exemptes d’une certaine vanité; et pourtant le poète n’était pas ridicule.

Quelqu’un, dans le petit groupe, parla de Pindare et exalta son talent à conserver l’unité de ton, tout en chargeant son dessin d’arabesques et en le noyant dans une mer de termes grandiloquents.

—«C’est cela,» dit Moréas, dominant l’auditoire du haut de son monocle.

—«Vous semblez tout indiqué pour nous donner une adaptation de Pindare,» observa l’un des assistants. «Est-ce que vous n’avez jamais eu l’idée de traduire ses odes?»

—«Je suis jaloux de Pindare,» dit Moréas en frisant des deux mains les bouts de ses moustaches. «Je ne lui pardonne que parce que c’est un Grec, un compatriote. Qu’il reste Grec; est-ce qu’on ne m’a pas, moi! Pour Platon, c’est autre chose; depuis longtemps, c’est un de mes rêves de traduire son Banquet: le chef-d’œuvre de l’antiquité.»

—«En prose?»