L’homme qui, dans son désespoir sauvage, ne pense qu’à lui et à ses peines se transforme, grâce à la perspective d’une paternité de hasard: il devient membre de la société des misérables, qui lèguent leur honte à la génération prochaine et à l’avenir.
Si l’art fait ainsi son profit de la pente théâtrale où se laisse aller l’esprit du poète, comment condamner sa prédilection pour les effets vigoureux, même brutaux? C’est le cas de parler d’une purification des passions, pour les transposer dans l’art. Et j’aimerais à m’imaginer qu’il existe vraiment une éducation mutuelle du talent par le caractère et du caractère par le talent, et qu’un jour ce poète du peuple sortira du cadre restreint de ses chansons,—si je n’avais pas une grande défiance pour tout ce qui ressemble aux prédictions et aux prédications, genre larmoyant, dont je ne voudrais ternir, pour nulle chose au monde, les bons souvenirs que m’ont laissés mes entretiens avec Aristide Bruant.
POÈTE MODERNE
Le café François Ier au boulevard Saint-Michel, est le rendez-vous des poètes. Quand on n’y trouve pas Verlaine absorbé devant son absinthe ou son rhum à l’eau, on a au moins la chance d’y voir entrer Jean Moréas, fier comme le spadassin qu’il décrit dans ses vers:
Sa main de noir gantée à la hanche campée,
Avec sa toque à plume, avec sa longue épée,
Il passe sous les hauts balcons indolemment.
La moustache retroussée, le monocle vissé à l’œil, il arrive avec sa figure sombre d’oiseau de proie, sachant que tout le monde le regarde, mais dédaigneux de s’en apercevoir.
Il commande au garçon un rhum à l’eau. «Il n’y a que Verlaine et moi qui prenions cette consommation ici,» explique-t-il, et, ôtant l’un de ses gants, il couve d’un œil admirateur sa main fine et blanche, qu’il étend devant lui sur le marbre de la petite table.
—«Moréas,» lui dit un des amis rassemblés autour de lui en souriant malicieusement, «vous n’avez pas encore vu le nouveau numéro du Messager français? Cazals y a fait votre caricature.»