L... ouvrit de nouveau son carnet.
—«Il y a encore une question que je voudrais bien vous faire,» dit-il. «Vous avez renouvelé le vers français, n’est-ce pas? en variant la dimension des vers, en déplaçant leur césure, en remplaçant parfois la rime par la simple assonance. Qu’est-ce que vous pensez maintenant de toutes ces réformes? Est-ce que vous leur donnez une grande valeur?»
—«Ah! je ne l’ai pas fait exprès,—et souvent oui, je l’ai fait exprès,» dit Verlaine en se reprenant avec l’ingénuité d’un grand artiste qui livre ses secrets. «J’ai voulu faire comme dans les livrets d’opéras, où des vers longs alternent avec des vers brefs, suivant que la musique et la déclamation l’exigent. Je dois aussi beaucoup à l’exemple de Mme Desbordes-Valmore; sa poésie, un peu naïve sous le rapport de la forme, je l’avoue, a eu une grande influence sur mes façons de penser et d’exprimer mes sentiments dans ma seconde période. Car j’attache très peu d’importance à tous ces petits artifices de style et de versification. C’est bon pour les commençants. Eh! je ne veux pas dire que, à présent encore, je ne les emploie pas de temps en temps, mais au fond ce ne sont que de petites «canailleries». Comme je l’ai dit dans Bonheur, et comme je le répète à qui veut l’entendre: il n’y a rien au-dessus du bon vers français classique, qui est bien plus expressif et bien plus souple qu’on ne le croit d’ordinaire. Je suis pour la tradition saine et virile, moi.»—Le poète s’était tout à fait tiré de sa torpeur; il frappa le marbre fortement pour donner de l’accent à ses paroles.
—«Bonheur n’est pas un livre facile à lire: c’est un livre dur, mais on sent que la vie a passé par là. Il n’y a pas une page de ce livre qui n’ait été vécue. C’est là que je termine la confession que j’avais à faire au monde: j’ai soulagé mon cœur et je me sens libre, à présent, d’agir à ma guise. Je vais entreprendre une œuvre nouvelle. Que sera-ce? Du théâtre? Ce n’est pas impossible. Ah! si je pouvais compter sur quelques années de bonne santé! Mais je suis malade, et puis j’ai mes passions qui ne m’abandonnent pas.»
Puis il ajouta: «Je vous demande pardon, mais permettez-moi de prendre congé de vous pour aujourd’hui. Au revoir.»
Et le poète s’en alla, traînant sa jambe malade, en homme brisé par la vie.
—«J’ai mon article, je le vois complet devant moi,» dit L... en prenant mon bras pour quitter le café. «Savez-vous, je n’ai pas osé faire toutes les questions qui me brûlaient les lèvres. Il y a des vers énormes dans ces poésies de Verlaine, qu’avec toute mon expérience de boulevardier je n’arrive pas à comprendre. Il y a là des abîmes de perversité, dont j’aurais été bien curieux de l’entendre parler. Par exemple, que dites-vous de ce vers... Mais non, ne creusons pas ces choses-là en plein midi,—il est vrai que le soir ce serait encore plus dangereux, n’est-ce pas? Laissons-les donc simplement de côté.»
Voir un poète se soumettre aux tortures de l’interview, l’entendre avouer ses secrets intimes, comme des affaires de tous les jours: voilà une espèce d’humiliation, même pour celui qui ne fait qu’assister au spectacle, parce que tous, quelque petits que nous soyons, nous avons part à cette humanité torturée pour le plus grand plaisir du public. Et pourtant je sentais confusément que sous cette humiliation de l’homme il se cachait quelque chose de très grand qui passait les bornes de mon esprit. Oh! l’humble résignation du poète! Témoin de cette scène, avais-je éprouvé quelque déception? Oui; et, cependant, j’eus plutôt le sentiment d’être porté par un pouvoir mystérieux.
«BONHEUR»
Je vais relire Bonheur, ce livre dur, comme dit le poète. Je sais maintenant que c’est le dernier mot de sa sagesse et qu’on y trouve la clef de sa personnalité.