—«Il ne peut pas être indiscret de vous faire une question à propos d’une chose sur laquelle vous vous êtes prononcé vous-même dans vos poèmes, sans la moindre réticence. Votre condamnation...»

Verlaine tambourinait très doucement de la main sur le marbre de la petite table.

Soudain, à la demande proposée, le poète leva la tête; un éclair passa dans ses yeux; mais ce ne fut qu’un instant: son visage reprit presque aussitôt son impassibilité, et l’on sentait que derrière cette expression vague des traits il cachait la blessure de son âme toujours saignante.

—«Ah! l’histoire fatale; nous nous étions querellés..., j’étais furieux et...,—alors il alla chercher du secours;—laissé seul, je bus verre sur verre, je me soûlai jusqu’à en devenir fou de rage. Lorsqu’il revint, hors de moi, je le menaçai de nouveau...—Des gens vagues s’emparèrent de moi...» Pendant le récit de ses malheurs, les doigts du poète allaient et venaient, dessinant des gestes en l’air, nerveusement, pour suppléer aux lacunes.

«Le château où l’on m’enferma fut un véritable asile, après toutes les souffrances des anciens temps.

«Le directeur vit bien que j’avais agi par folie, et me traita d’une façon convenable. Il me prêtait des livres, un Racine, un Shakespeare; j’ai pu y travailler et même refaire mon éducation, qui avait été un peu négligée par ma propre faute.»

Voulant réparer l’indiscrétion de sa dernière question, en montrant son respect pour le grand talent de l’artiste, L... continua:

—«Je crois que le fait est unique dans l’histoire littéraire. On n’a jamais vu un poète, comme vous, arrivé à un certain point de sa carrière, se poser un programme de travail, le communiquer au public, puis l’exécuter fidèlement. N’est-ce pas? Vous avez dit: désormais mon œuvre se divisera en deux parties; je publierai une suite de poésies qui glorifieront la foi et tout ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, et en même temps, parallèlement à cette série de poèmes, j’en donnerai une autre qui peindra dans toute leur vérité les excès des passions humaines. Vous avez réalisé ce que vous vous êtes proposé en écrivant Amour, puis Parallèlement, qui donne la face opposée; enfin vous venez de publier Bonheur, où, en rétablissant l’équilibre rompu par Parallèlement, vous avez de nouveau cherché à donner une saine et bonne théorie de la vie. Une persévérance de programme aussi caractérisée témoigne d’une grande énergie morale.»

—«C’est de la sincérité, pas autre chose,» dit Verlaine; et il parut chasser de la main un brouillard qui flotterait devant ses yeux. «J’ai eu vraiment la foi, pendant les années passées loin de Paris, après mon malheur; je me sentais pur, j’étais chaste; j’avais le bonheur et la santé. Nulle mauvaise pensée ne me venait. Mon esprit était calme et c’était une sensation presque physique. Il me semblait que je portais sans cesse du linge propre et neuf. Je m’étais attaché à un de mes élèves, il me remplaçait mon fils; j’étais pour lui un père et un frère aîné. Pourquoi tout cela n’a-t-il pas duré? Il paraît que la fatalité ne l’a pas voulu; tout a tourné contre moi; ce que j’aimais me fut enlevé par la mort, ce qui me retenait à la vertu s’est rompu comme un lien qui casse.»—Cette allusion à la mort de sa mère et de son jeune ami fut faite rapidement; tel quelqu’un qui se hâte de passer sur une surface fragile qu’il entend craquer sous ses pas.—«Ensuite il y eut des débats mesquins, soulevés je ne sais par qui, à propos d’intérêts qui me touchaient. Il me fallut venir à Paris pour trouver de quoi vivre, et, arrivé là, j’ai fait le plongeon. Ç’a été la grande dégringolade!»

Ces derniers mots furent prononcés d’un ton très doux, légèrement ironique; pas un grain de mélancolie dans l’inflexion de la voix; c’était le satyre plutôt qui apparaissait aux coins de la bouche et au retroussis des lèvres; et en même temps on ne pouvait se défaire de l’impression que des ombres de souvenirs, mais des ombres seulement, glissaient sur les traits flétris du visage impassible.