Comme le peintre a mis, à côté de ses mères et de leurs enfants, le portrait d’Alphonse Daudet, dont les traits amaigris disent l’angoisse d’un homme luttant contre une maladie fatale, il m’est impossible d’interpréter le choc que je ressens devant ces sombres tableaux de bonheur domestique, autrement que par un sentiment de douloureuse pitié.
Carrière nous donne l’impression de la vie en dehors de nous, et néanmoins de la vie qui tient intimement à notre conscience; il touche une corde qui rend un son plaintif; et cette plainte même élargit la peine que nous enfermons au fond de notre cœur. L’artiste presse les choses qu’il veut représenter, jusqu’à ce qu’il en ait exprimé la goutte de douleur qu’elles enserrent. Il montre ainsi qu’elles sont bien vivantes, et cette vie même nous console de la misère qui y est attachée.
Lui et cet autre grand peintre avec ses tableaux riants à grand traits lumineux nous offrent ce que nous possédons déjà et ce que nous aurons toujours: une réalité qui se dérobe à notre regard et que nous ne pouvons atteindre qu’au moyen de notre sympathie.
UN ATELIER DE SCULPTEUR
Rodin nous reçut dans son atelier. Sa personne me faisait penser à un mot qu’on me disait l’autre jour. De notre temps, tout le monde, sauf l’artiste, ressemble à un artiste. L’homme qui, créant sans cesse, s’adonne tout entier à son œuvre, n’a guère le loisir de penser à son extérieur: il amasse son capital de talent; et le monde lui en emprunte quelques bribes.
Rodin nous montra ses œuvres en cours d’exécution, ou qu’il venait d’achever: un monument consacré à Victor Hugo:—le poète est au bord de la mer et écoute l’écho de ses chants, une vierge guerrière, casque en tête, un groupe de deux amants, plus grands que nature.
Il nous ramenait avec persistance à sa grande Porte de l’Enfer, couronnée par la figure de Satan, décor monumental, qui rivaliserait avec les portes de Ghiberti, au Battisterio de Florence.
«Que de pensée, combien de jours d’étude accablante n’y a-t-il pas là!» nous dit-il; «toute la vie a passé devant mon esprit, tandis que j’étudiais cette œuvre. Souvent j’ai exécuté à part et seulement pour moi les idées qui me venaient en travaillant. Voyez ces amants, condamnés aux peines éternelles; ils m’ont donné l’inspiration de représenter l’amour dans les phases et les poses différentes où il apparaît à notre imagination. Je veux dire la passion, car, avant tout, l’œuvre doit être vivante.»
Et continuant à parler, tandis qu’il sortait de tous les coins de la salle des maquettes en terre glaise, qu’il posait sur des tréteaux:
«Avant tout, il faut qu’ils vivent, mes bonshommes, naturellement; parce que, comme on dit, un chien vivant vaut mieux qu’un évêque mort. L’expression définie, dont nous voulons doter la vie, ne vient qu’après; la beauté des formes ne vient qu’en troisième lieu: c’est le couronnement final. Mais le principal, c’est la vie.»