Vous connaissez tout cela, tout cela.

Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

Tout à coup une voix aigre cria: «Hé! Verlaine, qu’est-ce que tu fais, là-bas? Attends un peu, je vais apporter ma chaise et mon verre pour me mettre avec vous.» Un petit homme, haut en couleur, les yeux étincelants, entra dans la chambre en titubant légèrement, et quoique les autres convives ne le connussent guère, il se trouva à son aise en un instant, faisant mille questions, égrenant tout un chapelet d’anecdotes et se montrant bon camarade, quoique fâcheux.

Verlaine répondait aux épanchements de cœur du nouvel arrivé par une sorte de gaieté factice; bientôt cependant il se tut et pour de bon. Son esprit était ailleurs; il tomba dans une rêverie confuse, et ses pensées s’enveloppèrent de brouillards épais. Son voisin seul l’entendit murmurer: «Quand on mène une chienne de vie comme la mienne, il faut avoir des amis partout et des amis bien étranges, ne fût-ce que pour couvrir ses derrières.» Et ce mot, avec sa perspective infinie de misère, ne fut que la transition à ces dernières paroles: «Si j’avais assez d’argent pour pouvoir vivre, je ne sortirais plus de mon fauteuil, mais je rêvasserais tout le temps, les jambes étendues devant le feu. Travailler, causer avec les gens, je déteste ça...—M...!—Mais je suis pauvre, voyez-vous!»

La voix du poète se perdit dans cette plainte:

Et que je suis plus pauvre que personne,

Vous connaissez tout cela, tout cela.

TRISTESSE

Cette nuit, après avoir pris congé de Verlaine, j’ai eu des idées noires. Je me suis promené sur les quais de la Seine; le ciel était sombre, la rafale me cinglait le visage; de temps en temps on ne voyait rien devant soi, mais c’était là le moindre de mes soucis. J’étais poursuivi par le titre que Henri Heine a donné à un de ses livres: les Dieux en exil, un nom étrange, hautement significatif.

Nous savons tous que les dieux, lors de la ruine du paganisme, se réfugièrent sous terre pour y habiter avec les gnomes et les démons. On dit aussi que dans cette société ils prirent quelques traits de caractère à leurs nouveaux camarades.