Figurez-vous qu’Apollon, le dieu de la lumière et de la poésie,—car lui aussi a dû subir cette humiliation,—revoit par une grâce spéciale, après des siècles d’absence, la splendeur du ciel olympien. Est-ce que le dieu, boiteux depuis sa chute, montera, comme avant, sur le char du soleil? Est-ce qu’il prendra les rênes avec la fierté vigoureuse des jeunes années? Fera-t-il chanter les cordes de sa lyre comme jadis, ou hésitera-t-il à éveiller des sons qu’il a désappris peut-être? Est-ce que parfois même il n’éprouvera pas le désir de retourner vers les marais qui croupissent sous terre, ce pauvre dieu flétri et défait, qui se sent un peu confus devant le rayonnement insolent de l’éther immaculé...?

Ah! je ne cherche pas à m’abuser sur mon émotion, en imaginant des figures de rhétorique: je suis triste; je ne puis pas ne pas penser à cette parole si humble qui m’a serré le cœur: «Je suis pauvre, voyez-vous!» Et il y a encore autre chose qui m’oppresse sans que je puisse donner un nom précis à ma peine. Pauvreté est vertu, mais non pour celui qui n’aurait pas dû l’être, et qui ne sait pas être pauvre. Alors, tout comme la servitude, d’après les anciens, elle ôte la moitié de l’âme, et laisse l’autre moitié en butte aux moqueries des indifférents. L’existence d’un grand poète,—non d’un poète, car il n’y a pas de degrés—ne devrait pas être ouverte aux regards de tout le monde; il y a je ne sais quoi de sacré en elle, le principe même de l’individualité humaine, qui est chose ineffable.

Et voilà que je me surprends à chercher sous toutes les paroles qui sont sorties de sa bouche un sens strictement personnel. Je me demande: pourquoi cette querelle cherchée à Shakespeare? Est-ce qu’il sent l’affinité de leurs deux natures et se méprise-t-il en lui? Pourquoi cette prédilection pour Othello? Parce qu’il est jaloux, jaloux comme un enfant, qui veut à toute force qu’on lui fasse raison et que cette scène de jalousie l’attire? Jusqu’à sa mise négligée avec cette petite recherche d’une couleur voyante, excite ma curiosité. Je cherche à la mettre en rapport avec le mot: «Il faut garder ses derrières.» Est-ce que cette mise n’est pas une sorte de livrée, qui le protège en le rendant connu de tous, une sauvegarde, qui lui assure sa liberté d’aller et de venir, dans des endroits qui ne sont pas sans périls pour les autres?

Ces questions et leurs solutions indiquent d’elles-mêmes le sentiment pénible qu’excite en moi tout ce qui se rattache à l’existence du poète.

Tout homme isolé,—et un véritable artiste ne marche jamais en bande,—a besoin de protection et instinctivement il se crée un organe de défense personnelle. L’un s’enveloppe de mystères, l’autre d’orgueil, un troisième d’insolence. Leur excentricité est l’arme par laquelle ils tiennent la foule à distance. Le rugissement du lion,—«le lion marche seul dans le désert,»—me semble une sorte de blague par laquelle il soutient le renom de son indépendance.

Verlaine, lui, n’a d’autre arme défensive que sa pauvreté, sa misère, sa blessure profonde.

Il est là, devant l’entrée de la cathédrale de l’humanité, sur une des marches de l’escalier, et il excite la pitié curieuse des passants par la bénédiction qu’il prononce en montrant sa hideuse plaie saignante.

Je ne puis pas passer comme les autres devant lui; pas maintenant. Il m’est impossible de m’arracher à ce spectacle. Il me gâte le monde, il me gâte l’humanité, il me gâte l’art. Cette blessure terrible, je la vois dans mon propre cœur, je la sens chez les autres. Mais pourquoi le poète a-t-il pris plaisir à déchirer jusqu’au cœur de l’art?


Est-il une puissance aux cieux ou sur terre qui puisse renouer la trame brisée, réparer les ruines, cicatriser la déchirure?