—«Vous comprenez,» poursuivit-il, «que ce Janissaire, pour moi, appartient déjà au passé. Je m’occupe maintenant d’un tout autre genre d’hommes, qui au point de vue où je me place ont un intérêt encore plus grand pour mes études sur l’humanité. Vous avez certainement entendu parler des invasions mongoles en Europe au XIIIme siècle, et vous savez que leurs khans ont fondé l’empire le plus grand qui ait jamais existé, depuis les frontières occidentales de la Russie jusqu’à la mer Pacifique, et du Pôle Nord jusqu’à la mer des Indes. Eh bien! nous n’avons jamais rien appris sur ces hordes que par leurs ennemis ou par des étrangers, qui avaient voyagé dans les contrées soumises à leur puissance. Je veux faire connaître ces Mongols à l’aide des sources mongoles elles-mêmes. Et alors vous verrez quelque chose d’un très haut intérêt. Pourquoi ces bandes de guerriers se battaient-ils? Pour leur patrie? Mais c’était un mélange de toutes les nations. Pour la foi? Mais toutes les religions étaient tolérées; et je pourrais citer des exemples fort curieux, pour vous montrer que, même pour les chrétiens, le christianisme ne venait qu’au second rang auprès de l’honneur d’appartenir à l’armée mongole. Pour le butin alors? Mais pour le véritable soldat le pillage est toujours une exception et la discipline sévère est la règle. Non, le seul lien qui les unissait, c’était l’attachement du militaire à son drapeau et à son régiment, la camaraderie, le besoin de marcher ensemble, que sais-je? ce sentiment si simple qui fait du soldat un soldat, et qui est le véritable motif de tous les mouvements des masses.
«Je puis en parler, moi qui ai l’esprit militaire: oui, j’ai le caractère du véritable troupier, c’est un héritage de famille. Aussitôt qu’on a bien voulu nous prendre comme soldats, nous avons fait la guerre. Mon aïeul a combattu à la bataille de Valmy, et à peine Napoléon III fut-il tombé, que je m’engageai comme volontaire. Vous comprenez,—j’étais républicain-ultrà,—cela aurait été un peu fort d’aller se battre au profit de Badinguet. Après sa chute, j’ai fait de mon mieux. On m’a nommé officier et mes hommes m’adoraient. A la proclamation de la Commune, ils me pressèrent de me mettre à leur tête; je crus qu’il était plus sage de n’en rien faire; je n’avais pas grande confiance en moi-même; ils m’auraient persuadé et entraîné; je me serais laissé aller, et qui sait ce qu’en aurait été la fin? Ma nature est trop impressionnable.
«J’ai choisi le parti le plus prudent, naturellement, mais je vous avouerai qu’il m’a beaucoup coûté de quitter mes hommes. La vie en commun exerce une influence très prononcée sur l’esprit. Croiriez-vous qu’après la campagne je me sentais le cerveau envahi d’une douce bêtise? Il m’a fallu plus d’un an et demi pour me soustraire à la contagion. Cependant j’y ai gagné quelque chose: j’ai compris ce que c’était qu’un soldat; non pas seulement l’aventurier, mais le soldat, l’homme qui marche parce que les autres se mettent en marche.
«Et ce fut la base de mes études sur l’esprit militaire pendant le cours des siècles. J’ai commencé par les Phéniciens. Sachez, en effet, qu’il y a aussi un marin en moi. Quels délicieux voyages j’ai faits dans la Méditerranée et la mer Polaire! Et de quels étranges personnages n’y ai-je pas fait connaissance! J’ai des amis tant parmi les capitaines de vaisseaux que parmi les matelots. L’un d’eux qui commandait un paquebot de la Méditerranée, un Marseillais, était bien l’homme le plus sans-gêne que j’aie jamais vu. Il jouait avec les éléments; le vent et les flots semblaient lui obéir. Cœur d’or, mais caractère extrêmement difficile! Personne, ni de ses supérieurs, ni de ses inférieurs, n’a jamais osé lui résister. Quand les passagers l’ennuyaient il avait une façon fort originale de les renvoyer dormir dans leurs cabines. Il leur affirmait qu’il comptait sur vingt-quatre heures au moins de temps favorable, mais c’était avec une mine si soucieuse qu’il paraissait craindre une tempête violente. Et en continuant à leur assurer que ce ne serait rien, il leur faisait une peur atroce; ils se sentaient pris du mal de mer et s’éclipsaient l’un après l’autre. Rien n’était plus drôle pour ceux qui étaient dans le secret que cette subite débandade devant un danger imaginaire suggéré par une malicieuse antithèse. Et quel plaisir c’était de causer longtemps sur le pont solitaire après une exécution ainsi terminée suivant toutes les règles de la politesse française! Ces récits de vieux loups de mer ont éveillé en moi le désir de raconter les aventures des Phéniciens et les expéditions presque oubliées de nos anciens voyageurs normands. Puis, viendront vos Gueux de mer; mais je ne pourrai pas y penser avant d’avoir achevé l’étude de mes Mongols.
Il me reste encore bien des choses à faire, avant de pouvoir me mettre à ce livre-là. Je vais prendre un soldat qui a fait partie de l’expédition contre la Hongrie, en 1241, et je ne connais pas encore de vue la contrée qu’il doit traverser. Je sais seulement qu’aujourd’hui la physionomie du pays est entièrement différente de celle qu’il présentait au XIIIe siècle. Par conséquent, avant de faire mon voyage en Hongrie,—et je compte bien y aller,—il me faut avoir terminé toutes mes études préparatoires d’après les textes, afin de pouvoir me figurer exactement ce qu’était la contrée du temps de mon héros.
J’éprouve un très grand plaisir à penser d’avance à ce voyage; je me sentirai de nouveau soldat, comme en 1870, quand j’étais au milieu de mes hommes,—je puis bien dire de mes camarades—car nous nous adorions. On a raconté bien des choses sur l’esprit des troupes d’alors et sur les sentiments des gens de la Commune. Mais le jour viendra,—il est déjà venu, je crois,—où on jugera plus équitablement les personnes qui furent mêlées à ce mouvement. Il y avait là, comme dans chaque révolution, quelques criminels et quelques fous qui se mettaient en avant, avec une majorité de niais derrière eux; mais il y avait là aussi la minorité des bons et des modérés, qui à la longue fait entendre sa voix et domine les autres. Malheureusement, son pouvoir de résistance était amoindri par la misère du siège. Vous ne pouvez guère vous imaginer jusqu’à quel point l’exhaustion nerveuse était arrivée: un seul verre de vin suffisait pour faire perdre la tête à mes hommes. Ainsi il n’y a point de raison d’être surpris que, sous la Commune, il se soit commis des violences à jamais inexcusables; peut-être y a-t-il plutôt lieu de s’étonner qu’il n’y en ait pas eu un plus grand nombre. Et voici ce que je voudrais encore vous dire: pendant la Commune la propriété a été respectée bien davantage que durant les premiers jours de l’entrée des troupes versaillaises. Alors, c’était la cruauté insolente qui triomphait. Mais ne vous y trompez pas: ce n’était pas l’armée régulière qui agissait ainsi: c’étaient les hommes de recrue, les nouveaux arrivés des quatre coins de la France, qui jetaient leur gourme en tuant les misérables et en détruisant les maisons. Les vieux militaires se mordaient les lèvres d’assister à ces scènes de soldatesque ivre de sang, des scènes que rien ne rendait, après tout, nécessaires. Il y a beaucoup plus de véritable humanité dans un vieux soldat qu’on ne le croit d’ordinaire. Mais les jeunes, ça perd la tête; à peine se trouvent-ils en présence de ce qu’ils ne voient pas tous les jours qu’ils croient ne pouvoir combattre l’extraordinaire qu’en exagérant leurs forces jusqu’à la plus sauvage brutalité. Un vrai soldat garde sa présence d’esprit partout.»
—«Et voilà pourquoi cet âge est sans pitié,» dit Léon Cahun en souriant de son enthousiasme pour l’état militaire. «Mais j’entends de la musique au salon. Si vous m’en croyez, nous n’allons pas rester ici à perdre notre temps en philosophant de choses et d’autres. Toutefois, attendez un instant; je tiens à vous donner d’abord un exemplaire de Hassan, un exemplaire authentique; car le pudique éditeur m’a rayé un mot que Hassan et Molière ont employé dans leur temps sans y rien voir de mal, mais qui, dans les pensionnats de jeunes filles, semble-t-il, n’est pas d’un usage journalier. Et Hassan n’aurait pas été un vrai janissaire s’il n’avait parfois exhalé son mépris pour son ennemi en le traitant de «cocu». Aussi, je vais rétablir pour vous le texte original.»
Et de son écriture large et simple, Léon Cahun réintégra le terme exilé sur la page immaculée, toute fière maintenant d’avoir perdu sa virginité.
«HASSAN»
Hassan le Janissaire n’est pas un livre troublant. Il a été écrit par un savant qui,—et c’est une exception rare,—a le sens commun. Vraiment, un érudit qui entend l’art de penser simplement n’est pas chose qu’on rencontre tous les jours. La plupart des gens restent confus, quand on leur montre de l’extraordinaire, mais le sage sait trouver le point de vue, parce que, même en présence de l’étrange et du merveilleux, il se borne à ce qu’il sait, où il est passé maître.