Les aventures de Hassan se déroulent dans une période de la plus grande importance; c’est l’histoire d’un soldat qui prend part à l’expédition contre les Mamelouks, par laquelle le sultan allait prendre possession de l’Égypte. Et c’est un moment décisif de l’histoire du monde. L’équilibre politique se déplace en faveur du pouvoir des Osmanlis; leur empire est raffermi, et la suprématie sur les pays de la Méditerranée semble devoir leur donner à brève échéance la domination de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe en même temps.

Hassan ne s’aperçoit guère de toutes ces éventualités qui rendent probable dans un avenir rapproché la solution du grand problème du pouvoir universel. Il est poussé par des puissances qui ne s’occupent que du banal terre à terre. Un officier chargé de recruter des soldats pour les armées du Sultan l’enlève à la maison paternelle, et il part avec lui; son régiment reçoit l’ordre de s’embarquer et il s’embarque avec les autres; il tombe à bout de forces sur le champ de bataille, après avoir distribué des coups à droite et à gauche, et il apprend de ses camarades que la victoire est de leur côté. Entre temps, toute sorte d’aventures particulières; et il s’y conduit avec plus ou moins de bonheur et d’adresse. En un mot, les idées qui gouvernent le monde de son temps passent inaperçues de lui; il n’a pas trop de tout son esprit pour se tirer sain et sauf des nombreuses bagarres où il est mêlé.

Cependant par là même il nous donne l’explication de l’histoire extraordinaire de l’empire ottoman. N’a-t-on pas dit que c’était le sous-officier allemand qui a remporté la victoire de 1870? Et n’est-il pas certain que cette victoire me serait rendue bien plus claire, si je pouvais me figurer exactement comment un soldat prussien était discipliné lui-même et savait discipliner ses subordonnés, que si l’on me faisait connaître une foule de données géographiques, stratégiques et diplomatiques dont la connexité passerait ma compréhension?

C’est cette explication-là que me donne Hassan pour le temps où il vivait, parce que des hommes comme lui étaient les instruments au moyen desquels se poursuivait l’extension du pouvoir des Osmanlis. Il fait partie d’un tout qui s’appuie sur lui là où il a sa place. La manière dont ce tout fonctionne est une abstraction que nous ne pourrons jamais nous représenter d’une manière adéquate et satisfaisante. Il faut se contenter d’un à peu près. L’existence de Hassan nous fait approcher de la connexion des événements par en-dessous, si l’on me permet cette expression vulgaire. Il ne voit que ce qui lui arrive, et il ne voit pas loin: et cependant il nous donne l’impression très vive d’être attaché à une grande communauté d’intérêts et de sentiments indépendants de lui en apparence, mais reposant sur lui en réalité.

Le charme du livre consiste en ce que le récit va droit à son but. Hassan ne fait pas de phrases. Il aime avec passion tous les détails du service militaire; mais comment lui en faire un reproche puisqu’il ne nous ennuie jamais, en parlant de son métier? La vie l’amuse et il ne regarde pas en arrière. Le sort le secoue parfois d’une façon terrible; la discipline est extrêmement sévère, les coups de bâton ne manquent pas; une seule fois même la punition est presque trop forte pour être supportée. Mais en revanche l’existence a de bons moments; il y a d’excellents camarades au régiment et les amis peuvent compter les uns sur les autres jusqu’à la mort; puis les yeux des femmes qui regardent les militaires sont bien doux et les capitaines sont indulgents pour les petites escapades; même les officiers supérieurs sont moins bourrus qu’on ne le croirait à leur extérieur. Et la discipline même a son bon côté. Hassan, qui n’est que trop enclin à se laisser entraîner par la première sottise qui lui passe par la tête, en sait quelque chose. Une fois même une enjôleuse lui a persuadé de charger son âme du plus grand crime qu’on puisse s’imaginer ici-bas: la désertion. Heureusement que la vie nous procure l’occasion de réparer les fautes commises, même les plus graves. L’essentiel, partout et toujours, c’est d’avoir le cœur bien placé. Et puis il y a quelque chose qui peut nous consoler au milieu des risques extrêmes de l’existence: personne n’échappe à sa destinée.

A la lecture de ce livre, il m’est bien venu parfois le soupçon que Hassan donnait un peu dans l’exagération romanesque en contant ses amours avec la belle Vénitienne, qui l’entraînera un jour vers sa perte. Mais d’autre part l’existence du soldat n’est pas complète sans quelques aventures où la fantaisie joue un plus grand rôle que la vérité, et cette légère pointe de fanfaronnade est compensée par une foule de petits traits, qui montrent que, dans ces souvenirs d’un janissaire nous avons affaire à un homme véritable et véridique. Avec quelle finesse Hassan se dépeint dans une remarque passagère au moment où il s’est réfugié, en compagnie de sa chère Vénitienne, la belle Lorenza, dans la maison d’une amie qui l’aime, elle aussi! En musulman qu’il est, il ne voit pas d’inconvénient à avoir deux femmes à la fois; mais comme il veut faire pénitence pour les péchés qu’il a commis, il prononce le vœu de ne point toucher à son hôtesse, Nazmi, la Musulmane, avant que le Kadi n’ait légitimé leur union. «Pour Lorenza,» poursuit-il, «je ne pus en venir à une résolution définitive.» Je le crois bien: Lorenza, c’est le péché, c’est-à-dire ce dont on ne peut pas s’abstenir. Nazmi, c’est la vertu, que l’on chérit et que l’on respecte.

Nazmi est la figure la plus aimable et la plus vivante du livre, quoiqu’elle reste à l’arrière-plan, ce qui d’ailleurs est la place de la femme; indulgente sans faiblesse, gaie sans extravagance, pleine de bon sens sans pruderie, une vraie femme de soldat. Elle sait diriger son entourage, sans qu’on s’aperçoive que c’est elle qui tient les rênes. Je pense qu’elle a ses idées à elle sur le caractère et l’intelligence de Hassan, mais jamais un doute ne lui viendra sur la bonté de son cœur. Et le sort traite Hassan un peu à la manière de sa Nazmi, mais plus brusquement. Par moments il lâche la bride et Hassan se sent libre comme un poulain folâtre; puis il la resserre vivement et Hassan comprend qu’il lui faut recueillir toutes ses forces pour ne pas rester en arrière. Et il s’amuse toujours en marchant sur la grande ou la petite route que le destin lui ouvre.

Je regrette vraiment que l’âme de Hassan soit allée, depuis si longtemps, rejoindre celle de ses aïeux. Comme j’aurais aimé lui rendre visite dans sa maison d’Alep, où il s’est retiré avec sa Nazmi, après avoir quitté le service! Je le vois là, devant mes yeux, assis sur le divan, les jambes croisées sous lui, un trophée de poignards et d’arquebuses suspendu au-dessus de sa tête, l’armure complète des janissaires appuyée contre le mur. Au fond, peut-être qu’il ne saurait m’apprendre sur les problèmes de la vie rien que d’autres ne pussent m’enseigner aussi bien. Mais c’est la simplicité et la façon presque antique dont il me communiquerait sa sagesse........ Un ancien soldat n’est pas cruel. Il peut secouer un peu brusquement la vie et tout ce qui touche à l’existence; mais il ne la mettra pas en pièces: il ne la déchirera pas: il ne l’oserait jamais.

LA GÉNÉRATION D’AUJOURD’HUI

Je voulus savoir quelle était l’opinion de Jules Renard sur Hassan le Janissaire.