—«Écrire, pour Mallarmé, c’est pontifier. Quand, debout devant l’autel de l’art, il adresse la parole à ses fidèles, il n’emploie pas le langage de tous les jours. Il a rendu au verbe son pouvoir antique d’évoquer la vision des choses et la réalité des sentiments. Et comme la prière est en même temps un cri de l’âme et la réponse entendue au fond du cœur, ses poésies ne contiennent pas l’expression d’un désir qu’elles n’apaisent aussitôt. Seulement il faut être initié pour savoir les lire, ces poèmes; mais combien peu ont pénétré jusqu’à leur centre mystique d’où une haute volupté rayonne sur les adeptes!»
—«Pauvres profanes que nous sommes, pour qui ces plaisirs divins et autres divertissements littéraires resteront lettre close!» dit B....
—«Dites croyants, si vous ne voulez pas du mot d’initiés,» dit l’autre de plus en plus animé. «Mallarmé, lui, aime à employer l’image de la messe, quand il veut nous donner une idée du chef-d’œuvre parfait, qui sera le couronnement de l’art, comme le sacrifice de la messe est l’expression la plus haute du culte chrétien. Ce chef-d’œuvre-là ne peut être qu’unique et suffira seul aux communiants, car il résumera toutes les créations poétiques existantes et leur donnera l’achèvement final et suprême. Avec des gestes solennels, liturgiques, il sera récité à des jours déterminés de l’année et ainsi sera satisfait le besoin qu’éprouve l’humanité de participer à l’infini par le seul moyen du verbe pur.
—«Tout ce qui promet des miracles en dehors de l’Église me semble tenir du charlatanisme,» dit B... d’un ton dédaigneux.
—«Moi,» répondit sèchement le philosophe de la petite réunion, «je tiens Mallarmé pour un de ces talents stériles, qui cherchent une compensation à leur manque de faculté créatrice en construisant des théories pleines d’esprit. Et plus ces projets semblent beaux, moins on a de chance de les voir exécuter.»
—«Mais vous oubliez entièrement,» dit celui qui avait parlé le premier, «que le Maître a consacré toute sa vie à préparer le poème parfait. Quiconque a passé le seuil de son cabinet de travail a pu y voir ces cartons remplis de papiers, dont je ne me suis jamais approché sans éprouver une émotion intense.»
—«Mais qui donc a jamais vu ce que contiennent ces papiers-là?» demanda B... sur un ton taquin.
—«Dites plutôt: qui serait assez présomptueux d’y jeter les yeux!» observa l’autre.
—«Je sais positivement,» dit le philosophe, «que ces cartons ne contiennent»...
Au moment où il allait nous révéler le secret des cartons du poète, de nouveaux arrivés se joignirent à notre petit cercle; le bruit qu’ils firent en remuant les chaises interrompit l’entretien commencé et la conversation générale ne se renoua plus. Ainsi l’énigme, dont j’avais été sur le point d’entendre la solution, devait rester mystérieuse pour moi, et ce soir-là je quittai mes hôtes sous l’impression, que je retrouve à chaque lecture du poème de Schiller, la Statue voilée de Saïs: je sens qu’on me cache une chose que j’ai le droit de savoir.