EFFORTS ET TENDANCES

Le jugement que portait Richepin sur l’œuvre de ses confrères était imprégné d’une bonhomie que certes l’on n’aurait pas cherchée chez le poète de la Chanson des Gueux et des Blasphèmes.

Et l’entretien dans son cabinet de travail, ouvert des deux côtés au soleil, était une véritable récréation de l’esprit, fatigué par les récriminations haineuses de la bataille littéraire qui ailleurs allait son train de sarcasmes en dénigrements et de dénigrements en injures personnelles.

Jules Renard mit la conversation sur le Cadet, de Richepin. Ce roman, comme l’on sait, est l’histoire d’un génie raté, qui se venge de l’injustice du sort en prenant d’abord l’honneur, puis la vie à son frère aîné, dont il n’a reçu que des bienfaits; il meurt à son tour, abhorré des hommes, en fauve solitaire. Récit saisissant, qui n’a qu’un seul défaut, c’est qu’il y a manque d’unité dans le ton général de l’ouvrage: parce que la passion du Cadet pour la terre,—et c’est une influence de la Terre de Zola,—y apporte un élément lyrique qui aurait pu aussi bien rester hors de la trame du récit et de l’action des personnages. D’ailleurs, le drame vous empoigne par la vérité psychologique de ses situations.

—«On en parle rarement,» dit Renard, «et il me semble pourtant que c’est le plus fort de vos livres.»

—«Le livre est dur,» dit Richepin, et il se carra dans son fauteuil comme pour s’aider à surmonter intérieurement cette dureté dont il s’accusait. «Il a été dur à faire, et il est resté dur à lire. On n’a plus le temps de s’occuper d’un livre pareil. Nous ne lisons plus, parce que nous ne pouvons pas tout lire. Je fais de mon mieux: mais voyez où j’en suis resté dans le roman de Huysmans, Là-Bas, un livre pourtant qui mérite bien d’être étudié. Combien de choses neuves il nous apporte et quelle application immense au sujet que l’auteur s’est proposé! Le Cadet aussi m’a coûté une peine infinie; c’est un livre tout en dedans, qui a mis du temps à sortir. Mais qui donc, je vous le demande, peut y prendre goût?

«On s’attend à autre chose de ma part. Ils veulent que je reste poète. On me pardonne un roman comme Miarka, parce que le récit est poétique, comme ils disent, et qu’il faut bien passer quelque chose à la fantaisie d’un poète. Pour le reste, non.

«Dès qu’on a percé, les Parisiens mettent une étiquette à votre nom, et ils ne souffrent pas que l’on s’écarte du rôle pour lequel ils vous ont désigné. A présent, comme je frappe à trois portes à la fois, ils m’en tiennent deux fermées.

«Et ils ont raison peut-être,» poursuivit-il de sa voix douce. «Ça console toujours les autres de pouvoir se dire: Poète, oui, nous l’admettons, mais il n’a eu que des échecs au théâtre ou dans le roman quand il a essayé de rivaliser avec Zola et Daudet. Être poète, ça suffit bien, je pense.

«Il y a des hommes de grand talent, qui ne peuvent pas se faire à l’idée que leurs œuvres soient relativement impopulaires; Rosny, par exemple. Celui-là n’a jamais pu comprendre pourquoi ses romans n’ont pas eu autant d’éditions que ceux d’Ohnet. Il a écrit expressément son roman à clef le Termite, parce qu’il croyait qu’en y introduisant des personnes vivantes il donnerait de l’actualité à ses livres et le peu de succès que le Termite a obtenu auprès du public ordinaire lui a causé une grande déception.»