—«C’est la façon embarrassée dont Rosny exprime sa pensée, qui lui barre la route du vrai succès,» dit Renard. «Il ne sait pas dire simplement et précisément ce qu’il veut. Pour moi, il y a une ligne très prononcée, qui sépare les esprits nets de ceux qui tâtonnent et qui ne sauront jamais trouver qu’un équivalent à peu près suffisant à leur pensée. Quiconque est né en-deçà de cette ligne ne parviendra jamais, quoi qu’il fasse, à vaincre la difficulté inhérente à son talent. Il est vraiment regrettable qu’à notre époque le nombre des auteurs qui sont nés du mauvais côté aille toujours en croissant.»
—«Il ne faut pas exagérer le cas de Rosny,» dit Richepin. «Il a fait certainement un progrès énorme, surtout dans ce sens-là, avec son dernier roman, Daniel Valgraive, et le livre me plaît de plus en plus.
«Il s’y trouve encore bien des passages qui, au premier abord, ne me semblent pas clairs. Mais en revanche j’y ai remarqué des choses, qui sont vraiment d’un artiste, et d’un grand artiste. Non, je crois que l’obscurité des phrases que l’on reproche à Rosny vient d’une tout autre cause. Rosny continue encore à s’instruire; il apprend toujours; la science l’attire et il recueille partout de nouveaux matériaux. De là vient qu’une moitié de ses notions est mal digérée, tandis que l’autre moitié a pris sa forme définitive et mûrie. Il pense qu’on peut aller toujours en avant; pour moi, au contraire, passé la trentaine, l’homme a sa provision d’idées complète; il doit savoir marcher sur ses propres pieds et ne pas s’empêtrer aux lisières des manuels scientifiques, qu’on renouvelle tous les jours. C’est là le véritable moyen de faire entrer la confusion dans le cerveau le mieux équilibré.
«Y a-t-il donc encore tant de choses à apprendre? Mais tout est déjà dit et trouvé,—je parle naturellement pour nous, littérateurs et romanciers. L’évolution entière de la prose de notre siècle est renfermée dans ce grand modèle de style, que Chateaubriand nous a laissé en ses Mémoires d’outre-tombe. Plus je relis ce livre, et plus je vois que tout est là. Tous les raffinements dans le choix des mots et dans la construction des phrases y sont déjà appliqués en tant que le génie de la langue les admet. Le procédé que nous croyons avoir inventé, de figurer par une image vivante une action abstraite et de caractériser un mouvement général, nous le rencontrons déjà chez Chateaubriand et mis en œuvre par un maître du métier. Nous n’avons qu’à le suivre et à nous inspirer de lui.»
Cette dernière observation ne me satisfait qu’à demi. Non pas que je doute de sa justesse, mais mon esprit se refuse à admettre toutes les conséquences qui en découlent, d’après l’opinion de Richepin. Aussi, je ne vois pas ces choses-là du même œil que l’artiste qui sent le besoin d’une base solide pour y construire l’édifice parfait de son œuvre et qui, pour atteindre le sommet auquel il aspire, doit forcément circonscrire le champ de son travail. L’art, tel que le critique le considère, n’est pas exclusivement la propriété de l’artiste individuel: c’est l’œuvre d’ensemble d’une période où tous concourent pour leur part, et il me paraît être l’expérience qu’entreprend la société entière pour humaniser la vie.
Alors la marche en avant et les tentatives diverses deviennent d’un intérêt prépondérant: et l’art absolu, quelle que puisse être sa signification pour l’artiste et pour celui qui cherche des jouissances immédiates, ne vient qu’après. L’artiste ne peut négliger complètement ce principe de progrès sous peine de ne produire que de l’art mort. Aussi le véritable artiste, quelle que soit la doctrine qu’il soutienne, ne court guère le risque de se momifier: son esprit est toujours en tension, il guette les impressions de toutes parts, et, s’il se cloître dans sa tour d’ivoire, il prend bien soin d’ériger un observatoire tout en haut.
Richepin lui-même en est la meilleure preuve. Qu’est-ce donc que le Cadet, ce livre dur,—notez bien que c’est le même terme qu’employait Verlaine pour caractériser Bonheur,—ce livre dur qui n’avait pas donné à son auteur de plaisir pendant l’exécution, ni après qu’il l’avait terminé?
Par sa conception, ce roman sort du cadre où se limite d’ordinaire le récit des romans. L’évolution des événements est absolument transposée de l’extérieur à l’intérieur de l’âme même du personnage principal. Il vit sa vie à lui; les choses du dehors n’ont point de prise sur son cœur, si ce n’est qu’elles y éveillent des sentiments opposés à ceux que l’on attendrait.
Tous les événements extérieurs qui le touchent ont un retentissement faux; si l’on est aimable pour lui, il en conçoit de l’humiliation; si une femme lui donne son amour, il se livre à cette passion, mais avec l’arrière-pensée d’assouvir sa haine contre son bienfaiteur; tout ce qui lui arrive se transforme et se dénature, et c’est une fatalité à rebours qui le dirige en sens contraire de ce que les événements semblaient vouloir.
Le Cadet est un esprit aigri, ce qui ne veut pas dire qu’il soit méchant; peut-être même qu’au fond les bonnes inclinations l’emportent sur les mauvaises; mais ces bons mouvements, les premiers, sont souvent les plus dangereux, parce qu’ils lui montrent que, quoi qu’il fasse, il ne sera jamais d’accord avec son entourage. En un mot, Richepin nous a montré dans ce roman l’isolement de plus en plus marqué d’une âme humaine au milieu de son monde.