Le Cadet,—et c’est ici que nous remarquons l’influence des idées ambiantes sur l’esprit de l’artiste,—présente quelque analogie dans le sujet avec Daniel Valgraive, de Rosny. Rosny est fait d’autre matière et bâti d’autre façon que Richepin. Il peut sembler maladroit, pédant, grotesque et exagéré, mais il est poussé par une force qui jaillit du fond de sa personnalité.
Le mouvement est sa devise; et il marche en avant, à travers dictionnaires et encyclopédies, pour saisir le secret de la vie tel qu’il se dévoile aussi bien dans l’existence individuelle que dans le groupement des masses. Dans un de ses premiers livres, le Bilatéral, il a donné ce qu’il y avait de meilleur en lui. La langue en est trouble; mais à chaque instant, hors de l’arrière-fond obscur du livre, se dégagent des scènes d’une telle puissance et d’une telle intimité de sentiments, que l’esprit qui anime le tout se révèle à notre conscience à travers la confusion des mots.
Le Bilatéral est le centre de l’œuvre entière de Rosny; c’est de là que rayonnent ses autres livres où il essaye de comprendre l’existence en l’envisageant bilatéralement, des deux côtés.
Daniel Valgraive, comme le Cadet, est l’histoire d’un solitaire; c’est la confession d’un raté de la vie.
L’existence n’a pas voulu de lui; grâce à sa constitution maladive, il a été condamné à mourir de bonne heure et il le sait. Le monde autour de lui s’agite, intrigue, se fait des méchancetés et des mamours; lui, il souffre. Il observe avec la sensibilité propre aux malades ce qui se passe dans son entourage, et il est forcé de se tenir en dehors de tout, parce qu’il n’a point le droit d’exister. Ses nerfs exaspèrent chaque sensation jusqu’à la souffrance, et sa mort prochaine, dont le secret reste enfermé dans son cœur, lui interdit de se plaindre.
La fatalité semblerait l’obliger à prendre sa revanche, en le vouant à un égoïsme féroce, tout comme elle paraissait devoir amener le Cadet à la franchise et à la bonhomie. Mais ici comme là, les circonstances poussent le caractère dans une direction opposée à leur courant. Daniel Valgraive apprend à vaincre sa sensibilité; il oublie ses griefs et finit par se convaincre que ce qui est voué à la mort ne compte guère, si on le compare à la vie. Tout plein de ces pensées, il arrange ses affaires de façon que ceux qu’il aime trouvent la route aplanie devant eux, et, longtemps avant que la mort vienne le saisir, il dénoue d’une main délicate les liens qui le rattachent à sa famille et à ses amis.
Il ne le fait point d’un cœur léger et les circonstances ne lui viennent nullement en aide. Il est loin d’être un ange, et jusqu’à la fin les passions mauvaises l’obsèdent; mais dans ses moments les plus noirs une voix intime lui crie que malgré ses fureurs secrètes la bonté en lui aura gain de cause sur l’égoïsme, parce que bonté cela veut dire droiture et vérité. C’est un bilatéral. Quand la balance semble pencher du côté de l’étroitesse de cœur, il met en contrepoids les idées qui le rattachent à tout ce qui est impersonnel et éternel, et l’équilibre est rétabli.
Non pas que cet équilibre rappelé de toute force dans son âme lui rende la belle harmonie perdue dans ses relations avec le monde: non, trois fois non. Tout ce qu’il entreprend pour se mettre sur le pied de justice avec son entourage le repousse de plus en plus vers sa solitude morale; il se sent séparé de sa famille, de son amour, de son amitié, par un pouvoir malin, d’autant plus réel qu’il a fait les derniers sacrifices pour l’apaiser. Il n’y a pas de raison, dirions-nous, pour qu’un faible rayon de bonheur ne vînt se glisser au chevet du lit de mort de Daniel Valgraive, et pourtant c’est seulement dans cet instant suprême qu’il s’aperçoit de toute l’étendue de son malheur et de son isolement: pauvre victime de son mauvais sort!
La conclusion du livre est cruelle, mais elle ne blesse pas les fibres du cœur: elle les irrite plutôt en nous faisant éprouver ce fouettement du sang que l’on ressent quand on est porté soudainement sur une grande hauteur.
Et l’impression totale du livre est plus complète et plus simple à la fois que celle du Cadet de Richepin. Tout en étant plus vague et moins bien encadré, le roman de Rosny nous touche plus directement. Enveloppés dans leur brouillard, les personnages semblent reculer à une grande distance de ma vue, et pourtant ils sont près de mon cœur.