Oh retourner aux lieux où je suis né,
Pour entendre encore les oiseaux chanter,
Pour rôder encore autour de la maison et de l’étable, pour courir encore par les champs,
Pour faire encore le tour du verger, pour suivre encore les vieux chemins.
Oh avoir été élevé au bord des baies, des lagunes et des criques, ou le long de la côte,
Continuer d’y être employé toute ma vie,
Les relents humides et salins, la grève, les herbes marines découvertes à marée basse,
Les pêcheurs à l’œuvre, le pêcheur d’anguilles, et le pêcheur de clams à l’œuvre;
Je viens avec mon râteau et ma bêche pour les clams, je viens avec ma fouine pour les anguilles,
La mer est-elle retirée? Je me joins au groupe des chercheurs de coquillages sur les plaines de sable,
Je ris et besogne avec eux, je plaisante à l’ouvrage comme un jeune homme ardent;
En hiver je prends mon panier à anguilles et ma fouine et je me mets en route à pied sur la glace—j’emporte une hachette pour tailler des trous dans la glace,
Regardez-moi partir gaîment ou revenir dans l’après-midi, chaudement vêtu, accompagné de ma bande de gars endurcis,
Ma bande de grands gars et de gamins, qui n’aiment être avec nul autre autant qu’avec moi,
Le jour pour travailler avec moi, la nuit pour dormir avec moi.
Une autre fois, à la saison chaude, je pars en bateau pour lever les paniers à homards, immergés et retenus au fond par de larges pierres (je reconnais les flotteurs),
O les délices d’une matinée de mai sur l’eau où je rame juste avant l’aube dans la direction des flotteurs,
Je lève les paniers d’osier en les tirant de biais, les homards vert foncé se débattent désespérément avec leurs pattes pointues lorsque je les retire, j’introduis des chevilles de bois dans l’ouverture de leurs pinces,
Je vais à toutes les places l’une après l’autre, et je rame ensuite vers le rivage,
Là dans une vaste marmite pleine d’eau bouillante les homards seront cuits jusqu’à ce qu’ils deviennent de nuance écarlate.
Une autre fois, j’attrape des maquereaux,
Voraces, ils se jettent comme des fous sur l’amorce, et se tenant près de la surface, ils semblent remplir l’eau sur des milles d’étendue;
Une autre fois je pêche des bars rayés dans la baie de Chesapeake et je suis un des hommes du bord au visage hâlé;
Une autre fois, pêchant à la traîne des temnodons sauteurs au large de Paumanok, je suis debout le corps tendu,
Mon pied gauche est posé sur le plat-bord, de mon bras droit je lance très loin la mince corde enroulée,
Autour de moi sont en vue cinquante embarcations, mes compagnes, qui virent et s’éloignent rapidement.
Oh aller en bateau sur les fleuves,
La descente du Saint-Laurent, le superbe paysage, les vapeurs,
Les navires qui passent, les Mille Iles, les trains de bois rencontrés de temps à autre et les flotteurs avec leurs immenses rames,
Les petites cabanes sur leurs radeaux et le panache de fumée qui s’élève quand ils font cuire leur dîner, le soir.
(Oh donnez-moi quelque chose de pernicieux et de terrible!
Quelque chose qui soit bien loin d’une vie mesquine et dévote!
Quelque chose d’inéprouvé! Quelque chose dans une extase!
Quelque chose qui se soit arraché du mouillage et qui flotte librement.)
Oh travailler dans les mines ou forger le fer,
Le coulage de la fonte, la fonderie elle-même, sa haute toiture grossière, le large espace abrité,
La fournaise, le liquide bouillant que l’on verse et qui court.
Oh revivre les joies du soldat!
Sentir la présence d’un officier brave qui commande—sentir sa sympathie!
Voir son calme—se réchauffer aux rayons de son sourire!
Marcher à la bataille—entendre les clairons jouer et les tambours battre!
Entendre le fracas de l’artillerie—voir les baïonnettes et les canons de fusils étinceler au soleil!
Voir les hommes tomber et mourir sans se plaindre!
Connaître le goût sauvage du sang—être tel qu’un démon!
Se repaître avidement des blessures et des morts de l’ennemi.
O les joies du baleinier! Oh voici que je refais ma vieille croisière!
Je sens le mouvement du navire sous moi, je sens les brises de l’Atlantique qui m’éventent,
J’entends de nouveau le cri jeté du haut du mât: Elle souffle là!
De nouveau j’escalade les haubans pour regarder avec les autres, nous descendons comme des fous,
Je saute dans l’embarcation qu’on a mise à la mer, nous ramons vers le point où s’étale notre proie,
Nous approchons furtivement et en silence, je vois la masse grosse comme une montagne, assoupie dans une torpeur léthargique,
Je vois le harponneur debout, je vois l’arme partir comme un trait de son bras robuste;
Oh voici que rapide, très loin sur l’océan, la baleine blessée, qui s’enfonce et nage du côté du vent, me remorque de nouveau,
Je la vois de nouveau émerger pour respirer, nos rames de nouveau nous rapprochent d’elle,
Je vois la lance qu’on lui plante au côté, qu’on enfonce, qu’on retourne dans la plaie,
De nouveau nous nous éloignons en hâte, je la vois qui replonge, rapidement la vie l’abandonne,
Elle jette du sang lorsqu’elle reparaît, je la vois nager en cercles de plus en plus étroits et couper l’eau vivement—je la vois qui meurt,
Elle fait un bond convulsif au centre du cercle, puis retombe, allongée et immobile, dans l’écume rougie de sang.
O ma vieillesse, de toutes ma plus noble joie!
Mes enfants et mes petits-enfants, ma barbe et mes cheveux blancs,
Mon ampleur, mon calme, ma majesté, aboutissement de ma longue vie.