O la joie de la maturité féminine! O ce bonheur enfin!
J’ai plus de quatre-vingts ans, je suis la plus vénérable des mères,
Comme mon cerveau est clair—comme tout le monde est attiré vers moi!
Quelle est cette force d’attraction supérieure à toutes celles auparavant éprouvées? Quelle est cette fleur de vieillesse qui est davantage que la fleur de jeunesse?
Quelle est donc cette beauté qui descend sur moi et s’élève de moi?

O les joies de l’orateur!
Enfler sa poitrine, faire jaillir d’entre ses côtes et sa gorge le tonnerre roulant de la voix,
Faire s’enflammer de fureur, pleurer, haïr, désirer, le peuple avec vous-même,
Conduire l’Amérique—dompter l’Amérique de sa langue puissante.

O la joie de mon âme en équilibre sur elle-même, recevant l’identité par le canal des choses matérielles et les chérissant, observant les types et les absorbant,
Mon âme, qui m’est retournée dans les vibrations qui vont d’eux à moi, par la vue, l’ouïe, le toucher, la raison, l’énonciation, la comparaison, la mémoire et le reste;
La vie réelle de mes sens et de ma chair dépasse mes sens et ma chair,
Mon corps ne veut plus entendre parler des matérialités, ni ma vue de mes yeux matériels,
En ce jour il m’est prouvé sans conteste que ce ne sont pas mes yeux matériels qui voient finalement,
Ni mon corps matériel qui, en fin de compte, aime, marche, rit, crie, embrasse, procrée.

O les joies du paysan!
Les joies du paysan de l’Ohio, de l’Illinois, du Wisconsin, du Canada, de l’Iowa, du Kansas, du Missouri, de l’Oregon!
Se lever à la pointe du jour et se mettre lestement à l’ouvrage,
Labourer la terre à l’automne pour semer les blés d’hiver,
Labourer la terre au printemps pour le maïs,
Soigner les vergers, greffer les arbres, cueillir les pommes à l’automne.

Oh se baigner dans le bassin de natation ou dans un bon endroit le long du rivage,
Eclabousser l’eau! Marcher, enfoncé jusqu’à la cheville, ou courir nu le long de la plage.

Oh concevoir l’espace!
La surabondance de tout, qu’il n’y a pas de limites,
S’élever pour se mêler au firmament, au soleil, à la lune et aux nuages fuyants, comme si l’on faisait partie d’eux.

O la joie d’être soi virilement!
Ne ployer l’échine devant quiconque, n’avoir d’égard pour personne, pour nul tyran connu ou inconnu,
Marcher avec un maintien très droit, d’un pas souple et élastique,
Regarder avec un calme regard ou d’un coup d’œil en éclair,
Parler d’une voix pleine et sonore sortant d’un large coffre,
Confronter de votre personnalité toutes les autres personnalités de la terre.

Connais-tu les joies admirables du jeune homme?
La joie des compagnons chers et des paroles joyeuses et des faces rieuses?
La joie du jour rayonnant de bonheur et de lumière, la joie des jeux où l’on respire largement?
La joie de la musique ravissante, la joie de la salle de bal illuminée et des danseurs?
La joie du dîner plantureux, du festoiement solide et des beuveries?

Cependant, ô mon âme suprême!
Connais-tu les joies de la pensée et sa tristesse ardente?
Les joies du cœur libre et esseulé, du cœur tendre et assombri?
Les joies de la promenade solitaire, l’esprit courbé et cependant fier, la souffrance et le combat?
Les agonies de la lutte athlétique, les extases, les joies des solennelles méditations pendant les jours et les nuits?
Les joies de la pensée de la Mort, des grandes sphères du Temps et de l’Espace?
Les joies prophétiques en songeant à de meilleurs, à de plus hauts idéals d’amour, à l’épouse divine, au camarade pur, éternel et parfait?
Joies qui t’appartiennent, ô toi l’impérissable, joies dignes de toi, ô âme!

Oh tandis que j’existe, être celui qui commande à la vie, non un esclave,
Affronter la vie en puissant conquérant,
Pas d’irritations, pas de spleen, plus de plaintes ni de critiques dédaigneuses,
A ces hautaines lois de l’air, de l’eau et de la terre, prouvant que mon âme intérieure est imprenable,
Et que rien de l’en-dehors n’aura jamais pouvoir sur moi.