Et ce ne sont pas seulement les joies de la vie que je chante en les dénombrant—mais la joie de la mort!
Le toucher admirable de la Mort qui calme et engourdit quelques instants pour des raisons,
Je me débarrasse de mon corps excrémentiel qui sera brûlé, réduit en poudre ou enterré,
Mon corps réel m’est indubitablement laissé pour d’autres sphères,
Mon corps laissé vide n’est plus rien pour moi, il retourne aux purifications, aux usages ultérieurs, aux emplois éternels de la terre.
Oh attirer par quelque chose de plus que l’attractivité!
Comment cela se fait, je l’ignore,—mais voyez! Ce quelque chose qui n’obéit à rien d’autre,
Il est offensif, jamais défensif,—pourtant comme magnétiquement il attire.
Oh lutter contre des supériorités écrasantes, affronter les ennemis en indompté!
Etre absolument seul contre eux, pour mesurer combien on peut supporter!
Regarder conflit, torture, prison, haine populaire face à face,
Monter à l’échafaud, s’avancer vers le canon des fusils avec une parfaite nonchalance!
Etre en vérité un Dieu!
Oh s’en aller en mer sur un navire!
Quitter cette terre ferme intolérable,
Quitter les rues, les trottoirs et les maisons et leur assommante monotonie,
Te quitter, ô toi, terre immobile, et monter sur un navire,
Pour voguer, voguer, voguer toujours!
O faire de sa vie désormais un poème de neuves joies!
Danser, battre des mains, exulter, crier, bondir, sauter, se laisser rouler et flotter toujours,
Etre un marin du monde en partance pour tous les ports,
Etre le navire lui-même (voyez donc ces voiles que je déploie dans le soleil et l’air),
Un navire rapide et gonflé, lourd de mots riches, chargé de joies.
A VOUS
Qui que vous soyez, j’ai peur que vous ne suiviez le chemin des rêves,
J’ai peur que ces prétendues réalités ne soient destinées à fondre sous vos pieds et vos mains,
En ce moment même vos traits, vos joies, vos paroles, votre logis, votre emploi, vos mœurs, vos ennuis, vos folies, votre costume, vos crimes, se séparent de vous et se dissipent,
Votre âme et votre corps réels apparaissent devant moi,
Ils surgissent dégagés des affaires, du négoce, des boutiques, du travail, des fermes, des vêtements, de la maison, des achats et des ventes, du manger et du boire, de la souffrance et de la mort.
Qui que vous soyez, à présent je pose ma main sur vous afin que vous soyez mon poème,
Mes lèvres vous murmurent à l’oreille:
J’ai chéri bien des femmes et des hommes, mais je n’en chéris aucun plus que vous.
Oh j’ai été négligent, j’ai été muet,
J’aurais dû me diriger droit vers vous il y a longtemps déjà,
C’est de vous seul que j’aurais dû jaser, c’est vous seul que j’aurais dû chanter.