Ses parents, celui qui l’avait engendré et celle qui l’avait conçu en son sein et mis au monde,
Donnèrent à cet enfant davantage d’eux-mêmes que cela,
Chaque jour par la suite ils lui donnèrent, et ils devinrent une part de lui-même.
La mère au logis qui posait calmement les plats sur la table pour le souper,
La mère, avec sa voix douce, son bonnet et sa robe d’une propreté exquise, la saine odeur que répandaient sa personne et ses vêtements quand elle passait près de vous,
Le père vigoureux, étroit, mâle, positif, coléreux, injuste,
Le coup donné, les mots violents et soudains, les conditions rigides posées par le père, les promesses captieuses,
Les usages familiaux, la conversation, la compagnie, les meubles, les aspirations d’un cœur gonflé,
L’affection qui ne veut pas être contredite, le sentiment de ce qui est réel, la pensée que si cela après tout était irréel,
Les doutes des jours et les doutes des nuits, les curiosités touchant le si et le comment,
Si ce qui apparaît d’une certaine façon est bien ainsi, ou si tout cela n’est que lueurs fugitives et simples petites taches?
Les hommes et les femmes qui se pressent dans les rues, que sont-ils, sinon des lueurs fugitives et de simples petites taches?
Les rues elles-mêmes et les façades des maisons et les marchandises aux devantures,
Les voitures, les attelages, les quais aux solides planches, la foule énorme de passagers aux bacs,
Le village sur la hauteur vu de loin au coucher du soleil, la Rivière qui l’en sépare,
Les ombres, l’auréole et la brume, la lumière tombant sur les toits bruns et les pignons blancs à une lieue de là,
La goélette proche qui descend paresseuse en jusant, le petit bateau qu’elle remorque mollement à son arrière,
Les vagues qui se bousculent précipitées, leurs crêtes à l’écroulement subit, leur claquement,
Les strates de nuages colorés, la longue barre de teinte marron qui s’étend solitaire là-bas, la pureté de l’étendue où elle repose immobile,
Le bord de l’horizon, le vol des goélands, l’odeur des marais salants et du limon de la plage,
Tout cela devint une part de cet enfant qui sortait chaque jour, et qui sort à présent et qui sortira à jamais chaque jour.
LA MORGUE
Aux portes de la morgue en la cité,
Comme je flânais oisif cherchant à m’isoler du tumulte,
Je m’arrête curieux—voyez donc! cette dépouille de paria, une pauvre prostituée morte qu’on apporte,
On dépose là son cadavre que nul n’a réclamé, et il gît sur le pavé de briques humide;
La femme divine, son corps—je vois le corps—je ne regarde que cela,
Cette demeure hier débordante de passion et de beauté, je ne remarque rien autre chose,
Ni le silence si glacial, ni l’eau qui coule du robinet, ni les odeurs cadavériques ne m’impressionnent,
Mais seule la demeure—cette prodigieuse demeure—cette délicate et splendide demeure—cette ruine!
Cette immortelle demeure plus somptueuse que toutes les rangées d’édifices qui furent jamais construits!
Ou que le Capitole au dôme blanc surmonté d’une majestueuse figure, ou que toutes les vieilles cathédrales aux flèches altières,
Cette petite demeure à elle seule est plus que tout cela—pauvre demeure, demeure désespérée!
Belle et terrible épave—logement d’une âme—âme elle-même,
Maison que nul ne réclame, maison abandonnée—accepte un souffle de mes lèvres tremblantes,
Accepte une larme qui tombe pendant que je m’éloigne en pensant à toi,
Demeure d’amour défunte—demeure de folie et de crime, tombée en poussière, broyée,
Demeure de vie, naguère pleine de paroles et de rires—mais, hélas! pauvre demeure, tu étais déjà morte en ce temps-là,
Depuis des mois, des années, tu étais une maison garnie, résonnante—mais morte, morte, morte.
CET ENGRAIS
1
Quelque chose m’épouvante aux lieux où je me croyais le plus en sûreté,
Je m’écarte des bois silencieux que j’adorais,
Je ne veux plus maintenant m’en aller errer par les pâturages,
Je ne veux plus dépouiller mon corps de ses vêtements pour me rencontrer avec mon amante, la mer,
Je ne veux plus toucher de ma chair la terre, comme une autre chair qui me renouvelle.
O comment cela peut-il se faire que le sol lui-même ne soit pas écœuré?
Comment pouvez-vous rester vivantes, pousses du printemps?
Comment pouvez-vous donner la santé, sang des herbes, des racines, des vergers et des grains?
Ne dépose-t-on pas en vous sans relâche des corps malsains?
Tous les continents ne sont-ils pas en proie à la fermentation accumulée de ces morts aigris?
Où t’es-tu débarrassée, ô terre, de ces cadavres?
De ces ivrognes et de ces goinfres de tant de générations?
Où as-tu détourné tout ce liquide et toute cette carne ignobles?
Je n’en vois aucune trace sur toi aujourd’hui, mais peut-être suis-je induit en erreur,
Je creuserai un sillon avec ma charrue, j’enfoncerai ma bêche dans la glèbe et la retournerai sens dessus dessous,
Je suis sûr que je mettrai à découvert quelque quartier de cette viande putride.
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