Regardez cet engrais! Regardez-le bien!
Chaque petit grain qui le compose a peut-être fait partie naguère d’un individu malade—cependant regardez!
L’herbe du printemps couvre les prairies,
Le haricot soulève et perce sans bruit le terreau du jardin,
La tige délicate de l’oignon pointe en l’air,
Les bourgeons des pommiers se montrent en bouquets sur les branches,
Le blé resurgi dresse un visage pâle hors de ses tombes,
Sur le saule et sur le mûrier les teintes s’éveillent,
Les oiseaux chantent matin et soir autour des femelles blotties sur leur nid,
Les petites volailles se font jour à travers les œufs éclos,
Les jeunes des animaux naissent, le veau sort de la vache, le poulain de la jument,
Hors de sa petite butte lèvent les feuilles vert foncé de la pomme de terre,
Hors de son monticule lève la tige jaune du maïs, les lilas fleurissent au seuil des demeures,
Au-dessus de tous ces entassements de morts décomposés la végétation de l’été se préserve innocente et dédaigneuse.
O cette chimie!
Cette chimie qui fait que les vents ne sont réellement pas pestilentiels,
Que cela n’est pas une tromperie, ces flots verts et transparents de la mer qui me poursuit si amoureusement,
Que je peux sans danger lui permettre de lécher de ses langues tout mon corps nu,
Qu’elle ne me communiquera pas les fièvres qui se sont déposées en elle,
Que tout est à jamais pur,
Que l’eau froide du puits a si bon goût,
Que les mûres sont si parfumées et si juteuses,
Que les fruits du plant de pommiers et du plant d’orangers, que les melons, les raisins, les pêches, les prunes, que rien de tout cela ne m’empoisonnera,
Que lorsque je m’étends sur l’herbe je n’attrape aucun mal,
Bien que probablement chaque brin d’herbe sorte de ce qui fut naguère une maladie contagieuse.
A présent ce qui m’épouvante de la Terre, c’est son calme et sa patience,
C’est qu’elle fasse sortir d’une telle corruption tant de choses délectables,
Qu’elle tourne, inoffensive et immaculée, sur son axe, avec de tels amas sans fin de cadavres malsains,
Qu’elle distille, d’une telle puanteur répandue à travers elle, des brises aussi exquises,
Qu’elle renouvelle, avec ces airs de ne pas y penser, ses moissons annuelles, prodigues et somptueuses,
Qu’elle donne aux hommes d’aussi divines substances et qu’elle accepte d’eux de tels détritus à la fin.
A UN RÉVOLUTIONNAIRE D’EUROPE VAINCU
Courage malgré tout, mon frère ou ma sœur!
Va toujours—la Liberté exige qu’on la serve quoi qu’il arrive;
Cela ne compte pas qui se laisse réduire par un ou deux échecs ou par un nombre indéfini d’échecs,
Ou par l’indifférence ou l’ingratitude du peuple, ou par n’importe quelle déloyauté,
Ou par les crocs montrés du pouvoir, les soldats, les canons, les codes pénals.
Ce en quoi nous croyons reste en attente invisible et perpétuelle à travers tous les continents,
N’invite personne, ne promet rien, sied dans le calme et la lumière, positif et maître de soi, ne connaît pas le découragement,
Attendant patiemment, attendant son heure.
(Ce ne sont pas seulement des chants de loyalisme que les miens,
Mais des chants d’insurrection également,
Car je suis le poète juré de tous les rebelles audacieux par le monde entier,
Et celui qui m’accompagne laisse la paix et la routine derrière lui,
Et sa vie est l’enjeu qu’il risque de perdre à tout moment.)
La bataille fait rage, coupée de maintes alarmes retentissantes, de marches en avant et de retraites fréquentes,
Le mécréant triomphe ou s’imagine triompher,
La prison, l’échafaud, le garrot, les menottes, le collier de fer et les boules de plomb font leur œuvre,
Les héros connus ou anonymes passent en d’autres sphères,
Les grands orateurs ou écrivains sont exilés, ils végètent avec leur nostalgie en des terres lointaines,
La cause sommeille, les gorges les plus puissantes sentent leur propre sang qui les étouffe,
Les jeunes hommes inclinent leurs paupières vers le sol quand ils se rencontrent;
Mais malgré tout cela la Liberté n’est pas sortie de la place, ni le mécréant entré en pleine possession de sa victoire.
Quand la Liberté sort d’une place, elle n’est pas la première à s’en aller, ni la seconde, ni la troisième,
Elle attend pour s’en aller que tous les autres le soient, et sort la dernière.
Quand nul souvenir ne subsistera plus des héros et des martyrs,
Et quand toute vie et toutes les âmes des hommes et des femmes auront été rayées d’une quelconque partie de la terre,
Alors seulement la liberté ou l’idée de liberté sera rayée de cette partie de la terre,
Et le mécréant entrera en pleine possession de sa victoire.