Je chante la voix, la mesure, la concentration, la détermination et le pouvoir divin de prononcer les mots;
Etes-vous parvenu à vous faire des poumons solides et des lèvres souples, après de longs essais? Les avez-vous obtenus tels à la suite d’un exercice vigoureux?
Les tenez-vous de votre constitution?
Parcourez-vous ces larges régions avec autant de largeur en vous-même qu’elles en ont?
Etes-vous bien arrivé à posséder le pouvoir divin de prononcer les mots?
Car ce n’est qu’à la fin, après beaucoup d’années, après avoir connu la chasteté, l’amitié, la procréation, la prudence et la nudité,
Après avoir foulé la terre et affronté fleuves et lacs,
Après avoir débarrassé sa gorge de ses entraves, après avoir absorbé les âges, les tempéraments, les races, après avoir connu le savoir, la liberté, les crimes,
Après avoir acquis une foi complète, après s’être clarifié et exalté, après avoir écarté les obstacles,
Après toutes ces expériences et bien davantage, qu’il est tout au plus possible que vienne à un homme ou à une femme le pouvoir divin de prononcer les mots;
Mais alors vers cet homme ou cette femme tout se précipite à flots—rien ne résiste, tout est là,
Armées, vaisseaux, antiquité, bibliothèques, peintures, machines, villes, haine, désespoir, amitié, douleur, vol, meurtre, aspiration, tout cela se forme en rangs serrés,
Tout cela sort selon que cet homme ou cette femme en a besoin, pour défiler docilement par sa bouche.
2
Oh qu’y a-t-il donc en moi qui me fait ainsi trembler en entendant des voix?
Celui qui me parle d’une voix juste, je le suivrai sûrement quel qu’il soit,
Comme les flots de la mer suivent la lune, en silence, à pas fluides, n’importe où autour du globe.
Tout est en attente de voix justes;
Où est l’organe exercé et parfait? Où est l’âme développée?
Car je vois que tous les mots qui en sortent ont des sons neufs, plus profonds et plus purs, qui seraient impossibles à de moindres conditions.
Je vois des cerveaux et des lèvres qui restent fermés, des tympans et des tempes que rien ne frappe,
Jusqu’à ce que s’élève la voix qui a la qualité de frapper et d’ouvrir,
Jusqu’à ce que s’élève la voix qui a la qualité d’accoucher ce qui sommeille, toujours prêt à sortir, dans tous les mots.
A CELUI QUI FUT CRUCIFIÉ
Mon esprit s’unit au tien, cher frère,
Ne t’inquiète pas de ce que beaucoup qui chantent les louanges de ton nom ne te comprennent pas,
Car moi, qui ne chante pas les louanges de ton nom, je te comprends,
C’est avec joie, ô mon camarade, que je te mentionne spécialement pour te saluer et pour saluer ceux qui furent avec toi, avant et depuis, et aussi ceux qui viendront,
Afin que tous nous travaillions ensemble,—transmettant la même charge et le même héritage,
Nous, le petit nombre des égaux, à qui importent peu les pays et les temps,
Nous, qui embrassons tous les continents, toutes les castes, qui admettons toutes les théologies,
Nous, les compatissants, les discerneurs, nous la commune mesure des hommes,
Nous qui nous promenons en silence au milieu des disputes et des affirmations, mais qui ne rejetons pas les disputeurs ni rien de ce qu’on affirme,
Nous entendons leurs braillements et leur tumulte assourdissant, de toute part nous assaillent leurs divisions, leurs jalousies, leurs récriminations,
Ils forment autour de nous un cercle péremptoire pour nous enfermer, mon camarade,
Pourtant, rebelles aux emprises, nous parcourons librement la terre entière, nous voyageons dans tous les sens jusqu’à ce que nous imprimions notre marque ineffaçable sur le temps et sur les âges divers,
Jusqu’à ce que nous saturions le temps et les âges, afin que les hommes et les femmes des races, des âges à venir, s’attestent frères et amis comme nous le sommes.
A UNE FILLE PUBLIQUE
Sois calme—sois à l’aise avec moi—je suis Walt Whitman, libéral et robuste comme la Nature,
Jusqu’à ce que le soleil te rejette, je ne te rejetterai pas,
Jusqu’à ce que les eaux refusent de luire et les feuilles de frissonner pour toi, mes paroles ne refuseront pas de luire et de frissonner pour toi.
Je te donne rendez-vous, ma fille, et je t’invite à faire tes préparatifs pour être digne de moi lorsque j’irai te trouver,
Et je t’invite à demeurer patiente et parfaite jusqu’à ce que je vienne.
Jusque-là, je te salue d’un regard significatif pour que tu ne m’oublies pas.