La toile de sa robe ample est de nuance crème,
Ses petits-fils ont cultivé le lin dont elle est faite et ses petites-filles l’ont filé avec la quenouille et le rouet.

Elle est le caractère mélodieux de la terre,
Le terme au delà duquel la philosophie ne peut aller ni ne désire aller,
La mère justifiée des hommes.

A UNE LOCOMOTIVE EN HIVER

Je te veux pour mon chant,
Toi, telle que tu m’apparais à cet instant même, dans la bourrasque qui s’avance, la neige, le jour d’hiver qui décline,
Toi, avec ton armure, ta double palpitation cadencée et ton battement convulsif,
Ton corps noir et cylindrique, tes cuivres brillants comme de l’or, ton acier brillant comme de l’argent,
Tes lourdes barres latérales, tes bielles d’accouplement parallèles qui tournent et font la navette à tes flancs,
Ton halètement et ton grondement rythmiques, qui tantôt s’enflent, tantôt décroissent dans le lointain,
Ton grand réflecteur en saillie fixé à ton avant,
Tes oriflammes de vapeur qui flottent, longues et pâles, teintées de pourpre légère,
Tes épais nuages noirs vomis par ta cheminée,
Ton ossature bien jointe, tes ressorts et tes soupapes, le scintillement de tes roues qui tremblent,
Ton train de voitures derrière, qui te suivent gaiement obéissantes,
A travers la tempête ou le calme, tantôt rapides, tantôt ralenties, courant toujours et sans défaillances;
Type du monde moderne—emblème du mouvement et de la puissance—pouls du continent,
Viens cette fois seconder la Muse et t’amalgamer à cette strophe, telle qu’ici même je te vois,
Avec la bourrasque et les coups de vent qui cherchent à te refouler et la neige qui tombe,
Le jour, la cloche que tu fais sonner, pour avertir, jetant ses notes,
La nuit, tes lanternes muettes oscillant à ton front.

Beauté à la voix féroce!
Roule à travers mon chant avec toute ta musique sauvage, avec tes lanternes oscillantes la nuit,
Avec ton rire au sifflement fou qui retentit et roule comme un tremblement de terre, réveillant tout,
Complète est la loi de toi-même, tu suis infrangiblement la voie qui est tienne,
(La douceur bonasse n’est pas tienne, ni le larmoiement des harpes ni les fadaises du piano),
Tes trilles de cris perçants, les rocs et les collines te les renvoient,
Tu les jettes par delà les prairies vastes, à travers les lacs,
Vers les cieux libres,—effrénés, joyeux et forts.

MANNAHATTA

Je demandais quelque chose de caractéristique et de parfait pour ma ville,
Lorsque, voyez! le nom que lui donnèrent les aborigènes à mes yeux surgit.

Je vois à présent ce que peut contenir un nom, un mot liquide, sain, réfractaire, musical, hautain,
Je vois que le nom qui convient à ma cité est ce mot venu de jadis,
Parce que je vois ce mot appuyé dans les creux des baies, superbe,
Opulent, tout autour ceinturé de voiliers et de vapeurs pressés l’un contre l’autre, je vois une île de vingt-cinq kilomètres de long, avec le plein roc comme base,
Les rues sans nombre avec leurs foules, les hauts végétaux de fer, sveltes, forts et légers, qui jaillissent splendidement de son sol vers les cieux clairs,
Les marées qui affluent rapides et amples, les marées tant aimées de moi, à l’heure où le soleil se couche,
Les courants marins qui s’épanchent, les petites îles, les grandes îles avoisinantes, les hauteurs, les villas,
Les mâts innombrables, les blancs côtiers, les allèges, les bacs, les noirs paquebots aux formes parfaites,
Les rues du bas de la ville, les boutiques des soldeurs, les bureaux des armateurs et des changeurs, les rues qui bordent la Rivière,
Les immigrants qui arrivent, quinze ou vingt mille en une semaine,
Les camions voiturant les marchandises, la mâle race des conducteurs de chevaux, les marins au visage halé,
L’air estival, le soleil qui brille éclatant, et les nuages qui flottent là-haut,
Les neiges de l’hiver, les clochettes des traîneaux, les glaçons dans la Rivière qu’apporte le flux ou qu’emporte le reflux,
Les ouvriers de la ville, les maîtres, aux nobles proportions, au visage magnifique, qui vous regardent bien en face,
Les trottoirs encombrés, les voitures, Broadway, les femmes, les magasins et les curiosités,
Un million d’habitants, aux manières libres et fières, à la voix franche, accueillants—les jeunes gens les plus braves et les plus cordiaux,
Ville des flots précipités et écumants! Ville des faîtes et des mâts!
Ville posée parmi les baies! Ma ville!

TOUT EST VÉRITÉ

O l’homme de foi molle que je fus si longtemps,
Moi qui me suis tenu à l’écart, qui ai si longtemps refusé d’accepter tels détails,
Qui sais seulement aujourd’hui que la vérité est un tout compact et qu’elle est répandue dans tout,
Qui découvre aujourd’hui qu’il n’est pas de mensonge ni de forme de mensonge, et qu’il ne peut y en avoir, qui ne se développe de lui-même aussi fatalement que la vérité d’elle-même,
Ou qu’aucune loi de la terre ou qu’aucun produit naturel de la terre ne se développe.