Quand nos deux voyageurs eurent franchi rapidement plusieurs sentiers solitaires, le pèlerin rompit enfin le silence. «Tu vois, dit-il, ce grand chêne accablé sous le poids des années: là se terminent les domaines de Front-de-Boeuf. Depuis long-temps nous ne sommes plus sur ceux de Malvoisin: tu n'es plus en danger d'être poursuivi par tes ennemis.»--«Que les roues de leurs chariots soient brisées, dit le juif, comme celles de l'armée de Pharaon, afin qu'ils ne puissent plus m'atteindre! Mais, bon pèlerin, ne m'abandonnez pas; pensez à ce fier et sauvage templier et à ses esclaves sarrasins. Peu importe sur quelles terres ils me rencontreraient; ils ne respectent ni seigneur, ni manoir, ni territoire.»--«C'est ici que nous devons nous séparer. Il ne convient pas aux gens de ma sorte de voyager avec un juif plus long-temps que la nécessité ne l'exige; d'ailleurs, quelle assistance pourras-tu avoir de moi, pauvre pèlerin, contre deux païens en armes?»--«Oh! brave jeune homme, vous pouvez me défendre, et je suis sûr que vous le feriez. Tout misérable que je suis, je vous récompenserai, non pas avec de l'or, puisque je n'en ai point, j'en prends à témoin mon père Abraham; mais...»--«Je t'ai déjà déclaré que je ne voulais de toi ni argent, ni récompense; mais, soit, je t'accompagnerai, je te défendrai même si cela est nécessaire, car on ne saurait faire un reproche à un chrétien de protéger même un juif contre des Sarrasins. Nous ne sommes pas éloignés de Sheffield, je te guiderai jusqu'à cette ville: tu y trouveras probablement quelqu'un de tes frères qui te donnera un asile.»--«Que la bénédiction de Jacob s'étende sur vous, brave jeune homme! Je trouverai à Sheffield mon parent Zareth, et il me fournira les moyens de continuer ma route sans danger.»--«Je vais donc t'y accompagner; là nous nous quitterons: il ne nous reste guère qu'une demi-heure de chemin pour arriver en vue de cette ville.»
Cette demi-heure se passa dans un silence absolu. Le pèlerin dédaignait de parler au juif sans nécessité, et le juif à son tour n'osait adresser la parole à un homme à qui un pèlerinage dans les lieux saints donnait un caractère sacré. Ils s'arrêtèrent sur le haut d'une petite colline. «Voilà Sheffield, dit le pèlerin à Isaac en lui montrant les murs de cette ville; c'est ici que nous devons nous séparer.»--«Recevez auparavant les remercîmens du pauvre juif; je n'ose vous conjurer de m'accompagner chez mon parent Zareth, qui pourrait me fournir de quoi vous récompenser du service que vous m'avez rendu.»--«Je t'ai dit ne vouloir pas de récompense. Si néanmoins parmi tes débiteurs il y avait un chrétien auquel tu voulusses épargner les fers et la prison pour l'amour de moi, je me trouverais amplement dédommagé pour le service que je t'ai rendu ce matin.»
«Attendez, attendez, s'écria le juif en saisissant son manteau; je voudrais faire quelque chose de plus, quelque chose qui vous fût personnellement agréable. Dieu sait qu'Isaac est pauvre, un mendiant véritable dans sa tribu, et cependant... Me pardonnerez-vous si je devine ce que vous désirez le plus en ce moment?»--«Si tu le devinais, tu ne pourrais me le donner, quand tu serais aussi riche que tu dis être pauvre.»--«Que je le dis! répéta le juif; hélas! c'est bien la vérité: je suis un malheureux, volé, ruiné, endetté, le dernier des misérables; des mains cruelles m'ont enlevé mes marchandises, mon argent, mes navires, tout ce que je possédais; et cependant je puis vous dire ce dont vous avez besoin, et peut-être vous le procurer: c'est un cheval de bataille et une armure.»
Le pèlerin tressaillit, et se tournant vivement vers le juif: «Quel démon peut t'inspirer cette conjecture?» lui demanda-t-il.--«Qu'importe, reprit le juif en riant; soutiendrez-vous qu'elle n'est pas vraie?... Or, si j'ai deviné quels sont vos désirs, je puis les satisfaire.»--«Comment peux-tu penser qu'avec l'habit que je porte, mon caractère, mon voeu?...»--«Je connais les chrétiens; je sais que le plus généreux, par un esprit de religion superstitieuse, prend le bourdon et les sandales, et va nu-pieds visiter les tombeaux des morts.»--«Juif, s'écria le pèlerin d'un ton sévère, ne blasphème point!»--«Pardon, si j'ai parlé trop légèrement; mais vous avez laissé échapper, hier soir et ce matin, quelques mots qui ont été pour moi ce qu'est l'étincelle qui, en jaillissant du caillou, trahit le métal qu'il recèle. Je sais, en outre, que cette robe de pèlerin cache une chaîne d'or comme celle des chevaliers; je l'ai vue briller, il y a quelques heures, tandis que vous étiez penché sur mon grabat.»
Le pèlerin ne put éviter de sourire: «Si un oeil aussi curieux que le tien perçait sous tes vêtemens, lui dit-il, peut-être y ferait-il aussi des découvertes.»--«Ne parlez pas ainsi,» dit le juif pâlissant; et prenant son écritoire comme pour terminer la conversation, il en tira une plume et un feuillet de papier roulé, l'appuya sur sa toque jaune, et écrivit sans descendre de sa mule. Quand il eut fini, il donna ce billet, écrit en hébreu, au pèlerin, et lui dit: «Toute la ville de Leicester connaît le riche Israélite Kirgath Jaïram, de Lombardie. Portez-lui ce billet. Il a encore à vendre six armures de Milan dont la moindre siérait à une tête royale, et dix chevaux de guerre dont le moins beau serait digne d'un monarque allant livrer bataille pour la défense de sa couronne. Vous pourrez choisir l'armure et le cheval qui vous plairont le plus, et demander tout ce qui vous sera nécessaire pour le tournoi: il vous le donnera. Après le tournoi, vous lui rendrez le tout fidèlement, à moins que vous ne soyez alors en mesure d'en acquitter le prix.»--«Mais, Isaac, dit le pèlerin, ignores-tu que dans un tournoi les armes et le cheval du vaincu appartiennent au vainqueur? C'est la loi de ces sortes de combats. Or, je puis être malheureux et perdre ce que je ne pourrais ni rendre ni payer.» Le juif changea de couleur, et fut comme étourdi à l'idée d'une telle chance; mais rappelant tout son courage: «Non, non, certes! s'écria-t-il vivement; cela est impossible; je ne veux pas y penser; la bénédiction de notre père céleste sera sur vous; votre lance sera aussi formidable que la verge de Moïse.»
Cessant de parler, il tournait la tête de sa mule du côté de Sheffield; mais le pèlerin saisit à son tour son manteau: «Non, Isaac, lui dit-il, tu ne sais pas encore tous les périls du combat. L'armure peut être endommagée, le cheval peut être tué; car, si je vais au tournoi, je n'épargnerai ni armes ni coursier. D'ailleurs, les gens de ta tribu ne donnent rien pour rien, et je devrais payer quelque chose pour m'en être servi.» La figure de l'Israélite se tordit comme celle d'un homme tourmenté d'un accès de colique; mais les sentimens qui l'animaient en ce moment l'emportèrent sur ceux qui lui étaient habituels. «N'importe, lui dit-il, n'importe; laissez-moi partir. S'il y a quelques dommages, Kirgath Jaïram n'y fera pas attention, par l'amitié qu'il a pour son concitoyen Isaac. Adieu! Écoutez, ajouta-t-il en se retournant, ne vous exposez pas trop dans ces folles chances. Ayez soin de ménager, je ne dis pas votre armure et votre cheval, mais votre vie, brave jeune homme. Adieu.»--«Grand merci de ton avis plein de sollicitude; je profiterai de ta courtoisie, dit le pèlerin, et j'aurai du malheur si je ne puis en tenir compte.» Ils se quittèrent, et prirent chacun une route différente pour entrer à Sheffield.
CHAPITRE VII.
«Suivis de leurs nombreux écuyers, les chevaliers
s'avancent avec un magnifique appareil. L'un porte le
haubert, un autre tient la lance, un troisième vient
le bras armé du bouclier resplendissant. Le coursier
frappe la terre d'un pied impatient, et ronge son frein
d'or plein d'écume. Les forgerons et les armuriers se
présentent sur leurs palefrois, des limes en main et
des marteaux à leur ceinture, avec des clous pour
réparer les épieux brisés, et des courroies pour rattacher
les boucliers. Une milice à cheval borde les
rues; et la foule accourt, le bras chargé d'un pesant
gourdin.»
Dryden, Palémon et Arcite.
Le peuple anglais, dans ce temps-là, était fort malheureux. Le roi Richard était absent, détenu prisonnier par le perfide et cruel duc d'Autriche; on ignorait jusqu'au lieu de sa captivité, et son sort n'était même qu'imparfaitement connu de la très grande majorité de ses sujets, qu'opprimaient toute espèce de tyrans subalternes.
Le prince Jean, ligué avec Philippe de France, ennemi juré de Richard, usait de toute son influence auprès du duc d'Autriche pour prolonger la captivité de son frère, dont il avait reçu tant de bienfaits. Pendant le même temps, il fortifiait son parti dans le royaume, dont il se proposait, en cas de mort du roi, de disputer le trône à l'héritier légitime, Arthur, duc de Bretagne, fils de Geoffroy Plantagenet, frère aîné de Jean. Cette usurpation, comme on sait, il l'exécuta par la suite. Léger, licencieux et perfide, Jean n'eut pas de peine à s'attacher, non seulement ceux qui avaient à craindre que leur conduite en l'absence de Richard n'attirât sur eux son courroux, mais encore cette classe nombreuse de gens qui bravaient toutes les lois, et qui, de retour des croisades, avaient rapporté dans leur patrie tous les vices de l'Orient, un coeur endurci, le besoin de réparer les brèches de leur fortune, et qui plaçaient leurs espérances de butin dans une commotion intérieure et une guerre civile.