À ces causes de calamités publiques et d'inquiétudes, il faut ajouter la multitude de proscrits ou d'outlaws qui, poussés au désespoir par l'oppression des seigneurs féodaux, et par la sévérité avec laquelle on faisait exécuter la charte des forêts, s'étaient réunis en guérillas, vivaient dans les bois, et se riaient de la justice et des magistrats du pays. Les nobles eux-mêmes, fortifiés dans leurs châteaux, et comme de petits souverains sur leurs domaines, étaient des chefs de bandes non moins à craindre, et ne respectaient pas plus les lois que les déprédateurs avoués. Pour entretenir ces troupes qui composaient leurs forces, soutenir leur luxe et fournir à leurs extravagances, ils empruntaient aux juifs de l'argent à énorme intérêt; c'était le cancer qui dévorait leurs biens, et ils n'y connaissaient d'autre remède que les actes de violence qu'ils exerçaient contre leurs créanciers, chaque fois qu'ils en trouvaient l'occasion.
Sous le poids accablant d'un pareil état de choses, le peuple anglais souffrait pour le présent et n'avait pas moins à craindre pour l'avenir. Cet état malheureux fut encore empiré par une maladie contagieuse qui régnait dans le pays, et dont la malignité s'aggravait par la malpropreté des classes inférieures, leur logement malsain et leur mauvaise nourriture. Un grand nombre périssaient, et ceux qui survivaient leur enviaient un sort qui les arrachait aux maux prochains dont ils étaient menacés.
Cependant, malgré toutes ces causes réunies de détresse, le peuple, comme la noblesse, prenait au tournoi qui allait s'ouvrir, et qui formait le grand spectacle de ce siècle, le même intérêt que prend à un combat de taureaux le bourgeois affamé des rivages du Mançanarès, qui ne sait pas s'il trouvera le soir de quoi apaiser la faim de sa famille. Ni les devoirs, ni la faiblesse et les infirmités n'empêchaient les jeunes gens et les vieillards d'accourir de bien loin pour voir de telles fêtes. À la passe-d'armes qui allait s'ouvrir à Ashby, dans le comté de Leicester, les tenans devaient être des champions de la plus grande célébrité, et la nouvelle que le prince Jean lui-même devait l'honorer de sa présence avait fixé l'attention générale; un concours immense de personnes de tout âge et de toutes conditions s'étaient rendu, dans la matinée du jour indiqué, au lieu désigné pour le tournoi.
Ce lieu était singulièrement pittoresque. Sur la lisière d'un bois, à un mille de la ville d'Ashby, était une grande prairie couverte de la plus riche verdure, bornée d'un côté par une forêt, et de l'autre, par des chênes isolés, dont quelques uns avaient atteint une hauteur prodigieuse. Le terrain, qui semblait avoir été disposé exprès par la nature pour le spectacle martial dont il devait être le théâtre, de tous côtés s'élevait en pente douce et en guise d'amphithéâtre; enfin un large espace situé au milieu, uni et de niveau, avait été entouré de fortes palissades. La forme en était carrée, mais les angles en avaient été arrondis afin de laisser aux spectateurs la facilité de bien voir. Au nord et au sud on avait pratiqué dans les palissades, pour les combattans, deux entrées fermées par des portes de bois, suffisant au passage de deux cavaliers de front. À chacune de ces portes se trouvaient deux hérauts accompagnés de six trompettes, d'un nombre égal de poursuivans d'armes, et d'un fort détachement de troupes destinées à maintenir le bon ordre, et à recevoir les chevaliers qui se proposaient de prendre une part active au tournoi.
Sur une plate-forme élevée derrière l'entrée du sud, étaient cinq pavillons superbes ornés de pannonceaux bruns et noirs, couleurs choisies par les cinq chevaliers tenans du tournoi. Devant chaque pavillon était suspendu le bouclier du chevalier qui l'occupait, et à côté se tenait son écuyer déguisé en sauvage, ou revêtu de tout autre costume bizarre et étranger, d'après le goût de son maître, ou le rôle qu'il lui plaisait de jouer pendant toute la durée de la passe-d'armes. La tente du centre, comme place d'honneur, avait été réservée à Brian de Bois-Guilbert, que sa renommée dans tous les combats chevaleresques et sa liaison avec les chevaliers qui avaient imaginé cette joute avaient fait recevoir avec empressement dans la compagnie, des tenans dont il avait même été déclaré chef. À la gauche de sa tente étaient celles de Reginald Front-de-Boeuf et de Philippe de Malvoisin; à droite, on voyait le pavillon de Hugues de Grantmesnil, noble baron du voisinage, dont un des ancêtres avait été revêtu de la dignité de lord grand-maître de la maison du roi, sous les règnes de Guillaume-le-Conquérant et de son fils Guillaume-le-Roux; et le pavillon de Ralph de Vipont, chevalier de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, possesseur d'anciens domaines à Heater, près d'Ashby-de-la-Zouche. Un passage de trente pieds de largeur menait, par une pente douce, de la porte de l'arène à la plate-forme sur laquelle étaient dressées les tentes. Une palissade le fermait des deux côtés, et une autre entourait pareillement l'esplanade située en face des tentes.
Un passage identique, de trente pieds de largeur, menait à la porte du côté du nord, et aboutissait de l'autre côté à un grand terrain enclos de la même manière, et destiné aux chevaliers à qui l'envie prendrait de figurer comme acteurs. Derrière étaient des tentes dont quelques unes renfermaient toutes sortes de rafraîchissemens. Les autres étaient réservées aux armuriers, aux maréchaux ferrans et aux autres artisans dont le secours pouvait devenir indispensable.
À l'extérieur de l'arène on avait élevé des galeries ornées de tapis, et garnies de siéges couverts de coussins, pour la noblesse des deux sexes désireuse d'assister au tournoi. Un espace était affecté aux yeomen [45] et aux spectateurs un peu au dessus du vulgaire; il était analogue au parterre de nos théâtres. La populace occupait le haut des tertres voisins, d'où, grâce à l'élévation naturelle du terrain, on pouvait voir la lice par dessus les galeries. Un grand nombre de curieux s'étaient perchés en outre sur les branches des arbres qui entouraient le préau, et l'on voyait des spectateurs jusque sur le clocher de l'église paroissiale située à quelque distance.
[Note 45: ] [ (retour) ] Ce mot, dont le singulier est yeoman, désigne aujourd'hui la garde bourgeoise à cheval, composée des petits propriétaires fermiers. A. M.
Il ne reste plus, pour compléter la description de cet arrangement général, qu'à parler d'une galerie placée au centre du côté de l'orient. Elle était plus élevée que les autres, plus richement ornée, et couronnée par une espèce de trône et un dais sur lequel étaient brodées les armoiries d'Angleterre. Des écuyers, des varlets, des gardes, revêtus de costumes brillans, se tenaient autour de cette place d'honneur destinée au prince Jean et à sa suite. En face, du côté de l'occident, se voyait une autre galerie de même hauteur, décorée peut-être avec moins de luxe, mais avec plus d'élégance et de recherche que celle du prince. Des pages et de jeunes filles, les plus jolies de la contrée, avec des costumes de fantaisie roses et verts, environnaient le trône couvert des mêmes couleurs. Sur le dais même qui le décorait flottaient une multitude de pannonceaux et de banderolles où l'on avait peint des coeurs blessés, des coeurs enflammés, des flèches, des arcs, des carquois, et tous ces lieux communs emblématiques représentant les triomphes de Cupidon. Une inscription blasonnée prévenait que le trône devait être occupé par la royne de la beaulté et de l'amour. Mais à qui était réservé cet honneur? Tout le monde l'ignorait encore.
Cependant tous les spectateurs s'empressaient de s'asseoir à leurs places respectives; ce qui n'eut pas lieu sans bien des querelles pour déterminer celle que chacun devait prendre. La plupart de ces querelles furent jugées sans cérémonie par les hommes d'armes, qui employaient sans façon le manche de leurs hallebardes pour réprimer les réfractaires qui prétendaient en appeler de leur décision. Lorsqu'il était question de personnes qui méritaient plus de considération, les hérauts d'armes intervenaient, et quelquefois même les deux maréchaux du tournoi; c'étaient Guillaume de Wivil et Étienne de Martival, qui, armés de pied en cap, se promenaient à cheval dans l'intérieur de l'enceinte, afin de maintenir le bon ordre.