[Note 49: ] [ (retour) ] Ces chevaliers ne sont plus que poussière; leurs fortes épées ne sont plus que de la rouille, et leurs âmes sans doute habitent avec les saints. A.M.

En ce moment toutefois ne prévoyant guère l'oubli qui devait un jour engloutir dans son onde leurs noms et leurs exploits, les cinq champions arrivaient dans l'arène, retenant leurs coursiers fougueux, et les forçant de garder le pas, pour montrer à la fois les mouvemens gracieux de leur allure et la dextérité des cavaliers. Tandis qu'ils entraient dans la lice, les sons d'une musique orientale partirent de derrière les tentes où se tenaient cachés les tenans du tournoi; ces sons étaient produits par des cymbales et d'autres instrumens que des chevaliers avaient rapportés de la Terre-Sainte. Leur harmonie barbare semblait en même tems défier les assaillans et les féliciter de leur arrivée, en présence d'un immense concours de spectateurs qui avaient les yeux fixés sur les cinq champions. Ceux-ci, montant sur la plate-forme où s'élevaient les tentes, et en se quittant, frappèrent légèrement, du bois de leur lance, le bouclier de l'adversaire avec lequel chacun d'eux voulait se mesurer. La multitude et quelques spectateurs des classes supérieures, même quelques dames, regrettèrent qu'ils eussent choisi les armes courtoises; car cette même classe de personnes qui applaudit aujourd'hui les tragédies les plus épouvantables prenait alors à un tournoi un intérêt proportionné au danger qu'y couraient les acteurs.

Après avoir intimé leurs intentions plus pacifiques, les assaillans se retirèrent à l'autre bout de la lice, où ils restèrent rangés en ligne, tandis que les tenans, sortant chacun de sa tente, montaient à cheval, et, ayant à leur tête Brian de Bois-Guilbert, descendaient de la plate-forme, pour en venir aux mains avec les chevaliers qui avaient touché leurs boucliers. Au bruit des clairons et des trompettes, ils s'élancèrent les uns contre les autres au grand galop; et telle fut l'adresse des tenans ou leur bonne fortune, que les antagonistes de Bois-Guilbert, de Malvoisin, et de Front-de-Boeuf roulèrent à l'instant sur le sol. L'adversaire de Grantmesnil, au lieu de diriger sa lance contre le casque et le bouclier de son ennemi, s'écarta tellement de la ligne droite, qu'il la lui brisa sur le corps, circonstance regardée comme plus honteuse que d'être démonté, parce qu'un simple accident pouvait être la cause de cette dernière disgrâce, tandis que la première ne pouvait provenir que de la maladresse et du défaut d'expérience dans le maniement des armes. Le cinquième assaillant fut le seul qui soutint dignement l'honneur de son parti: le chevalier de Saint-Jean et lui rompirent tous deux leurs lances et se séparèrent sans qu'aucun d'eux eût l'avantage.

Les cris de la multitude, les acclamations des hérauts et le son des trompettes, annoncèrent le triomphe des vainqueurs et la défaite des vaincus. Les premiers se retirèrent sous leurs tentes, et les autres, confus et humiliés, quittèrent la lice pour traiter avec leurs opposans du rachat de leurs armes et de leurs chevaux, qui, d'après les règlemens du tournoi, appartenaient aux vainqueurs. Le cinquième seul demeura dans l'amphithéâtre assez de temps pour être salué par les applaudissemens mérités des spectateurs, ce qui ajouta encore à la honte de ses compagnons désappointés.

Une seconde et troisième troupe d'assaillans revinrent successivement en lice; quelques uns d'entre eux eurent l'avantage; mais en général la victoire se déclara pour les tenans, dont pas un ne perdit selle, accident qui arriva dans chaque rencontre, à quelques uns de leurs adversaires. Ce succès permanent refroidit considérablement l'ardeur des chevaliers qui se proposaient de combattre; et à la quatrième entrée, trois seulement parurent dans l'arène, évitant de toucher les boucliers de deux tenans qui semblaient les plus redoutables, c'est-à-dire de Bois-Guilbert et de Front-de-Boeuf, et se bornant à défier les trois autres. Cette manoeuvre prudente ne leur réussit pas: deux furent désarçonnés, et le troisième manqua la passe, c'est-à-dire que sa lance, s'écartant de la ligne droite, ne toucha pas son adversaire.

Cette rencontre fut suivie d'une pause: aucun chevalier ne semblait disposé à renouveler l'attaque, et un murmure sourd annonçait le mécontentement de la majeure partie des spectateurs; car les tenans n'avaient pas pour eux la faveur publique. Bois-Guilbert et Front-de-Boeuf s'étaient rendus odieux par leur caractère altier et tyrannique; et l'on ne s'intéressait guère aux autres, parce qu'ils étaient étrangers, à l'exception de Grantmesnil. Mais cette désapprobation générale, nul ne la partagea plus vivement que Cedric le saxon, qui dans chaque avantage remporté par les Normands tenans du tournoi voyait une honte pour l'Angleterre. Avec les mêmes armes que celles de ses ancêtres, il avait en diverses rencontres fait éclater la bravoure d'un guerrier, mais il ne connaissait point la tactique des joutes chevaleresques, et il jetait de temps à autre un coup d'oeil d'envie sur Athelstane, qui s'était quelquefois distingué dans cette carrière, comme s'il eût désiré qu'il fît un effort pour arracher la victoire au templier et à ses compagnons. Néanmoins le descendant des rois saxons, sans manquer ni de courage, ni d'adresse et de vigueur, était trop indolent et avait trop peu d'amour-propre et d'ambition pour se déterminer si vite au trait de bravoure que Cedric en attendait.

«Cette journée est contre nous, digne lord, lui répéta Cedric, la fortune ne favorise pas l'Angleterre en ce moment. Ne comptez-vous pas lever la lance à votre tour?»--«Je crois que j'attendrai demain, lui répondit Athelstane; je combattrai dans la mêlée. Je me passerai aujourd'hui de mes armes.» Deux choses dans ce discours indisposèrent Cedric: le mot normand, mêlée, qu'Athelstane avait employé pour dire l'action générale, et l'indifférence que celui-ci montrait pour son pays; mais il vénérait trop les aïeux d'Athelstane, pour éplucher la conduite de ce dernier. D'ailleurs, il n'aurait pas eu le temps de faire la moindre observation; car à peine Athelstane avait-il fini de parler, que Wamba plaça son mot: «Sans doute, il est bien plus glorieux d'être le premier sur cent que le premier sur deux,» dit le fou. Athelstane prit cela pour un compliment; mais Cedric, ayant mieux saisi l'intention de Wamba, lui lança un regard sévère, et il est probable que le temps et le lieu le mirent seuls, malgré les priviléges de sa place, à l'abri de recevoir des témoignages plus sensibles du ressentiment de son maître.

La pause dans le tournoi s'observait strictement, excepté lorsque, de temps à autre, les hérauts d'armes criaient: «Amour aux dames! brisement de lances! allons, dignes chevaliers, entrez en lice; songez que de beaux yeux vous regardent et attendent vos exploits.» La musique des tenans faisait entendre par intervalles des airs de triomphe et de défi, tandis que la multitude chômait à regret un jour qui semblait s'écouler dans l'inaction; les vieux chevaliers et les nobles, parlant du temps passé, déploraient à demi-voix la décadence de l'esprit martial, mais convenaient aussi qu'on ne voyait pas maintenant, pour exciter les combattans, de dames aussi belles que celles qui jadis animaient les tournois. Le prince Jean commençait d'ordonner à sa suite d'aller préparer le banquet, et annonçait à ses courtisans qu'il allait adjuger le prix à sir Brian de Bois-Guilbert, qui, sans rompre une seule lance, avait démonté deux de ses adversaires et vaincu le troisième.

Enfin, comme la musique orientale des tenans venait d'exécuter une de ces fanfares qui exaltaient leur triomphe, une trompette fit entendre des sons de défi à la porte située vers le nord; tous les yeux se tournèrent de ce côté pour voir le nouveau champion qui allait se présenter, et dès que la barrière fut ouverte, il entra dans la lice. Autant que l'on pouvait juger d'un homme revêtu d'une armure, ce nouveau combattant n'excédait pas la taille moyenne, et paraissait avoir un corps plus élancé que robuste. Sa cuirasse était d'acier richement damasquiné en or; sur son bouclier se dessinait pour toute armoirie un jeune chêne déraciné, et sa devise était le mot espagnol, desdichado, c'est-à-dire déshérité. Il montait un superbe cheval noir, et, en traversant l'arène, il salua le prince et les dames avec grâce, en baissant le fer de sa lance. L'adresse avec laquelle il guidait son cheval, l'air de jeunesse et de courtoisie qu'il montrait lui valurent l'approbation des classes inférieures, qui la lui témoignèrent en criant: «Touchez le bouclier de Ralph de Vipont, du chevalier hospitalier! il est le moins ferme en selle, vous en aurez le meilleur marché!» Au milieu de ces acclamations, le nouveau champion monta sur la plate-forme, et, à la grande surprise de tous les spectateurs, alla droit au pavillon du centre, et frappa vigoureusement, du fer de sa lance, le bouclier de Brian de Bois-Guilbert; ce qui annonçait qu'il demandait le combat à outrance. Chacun fut étonné de sa présomption, mais l'orgueilleux templier, qui sortit aussitôt de sa tente, le fut bien davantage. «Vous êtes-vous confessé, mon frère, lui demanda-t-il avec un sourire amer; avez-vous entendu la messe ce matin, pour mettre ainsi votre vie en péril?»--«Je suis mieux préparé que toi à la mort,» répondit le chevalier déshérité, nom sous lequel il s'était fait inscrire parmi les assaillans.--«Allez donc prendre place dans la lice, et regardez le soleil pour la dernière fois, car vous dormirez ce soir au paradis.»--«Grand merci de ta courtoisie; pour t'en récompenser, je te conseille de prendre un cheval frais et une lance neuve, car, sur mon honneur, l'un et l'autre te seront nécessaires.» Après avoir parlé avec tant de confiance il fit descendre son cheval à reculons de la plate-forme, et le força à parcourir ainsi toute l'arène jusqu'à l'extrémité septentrionale où il demeura stationnaire en attendant que son antagoniste parût. Cette habileté d'équitation lui attira de nouveaux applaudissemens.

Tout irrité qu'il fût de l'audace avec laquelle son adversaire lui avait conseillé de prendre des précautions, Bois-Guilbert ne les négligea point. Son honneur était trop intéressé à triompher, pour oublier aucun des moyens qui pouvaient l'y aider. Il choisit un nouveau coursier plein de feu et d'ardeur, et s'arma d'une nouvelle lance, de peur que le bois de la première ne se fût affaibli par les coups dans les trois rencontres qu'il avait soutenues. Le bouclier dont il s'était servi jusqu'alors ayant été un peu endommagé, il en prit aussi un autre des mains de ses écuyers. Le premier n'avait pour toutes armoiries que celles de son ordre, c'est-à-dire, deux chevaliers montés sur le même cheval, symbole de l'humilité et de la pauvreté primitive des templiers, vertus depuis remplacées par l'arrogance et la richesse, qui finirent par amener leur suppression. [50] Le nouvel écu du templier, représentant un corbeau volant à tire d'ailes, qui tenait un crâne dans ses serres, portait pour devise: «Gare le corbeau!»