[Note 50: ] [ (retour) ] On voit ici combien le romancier calédonien paie tribut aux passions. Il traite fort mal les templiers; il les juge d'après les calomnies des moines, leurs plus cruels ennemis. C'est de la même manière qu'il a jugé Napoléon, d'après les feuilles anglaises. Les templiers furent condamnés aux bûchers par deux tyrans ou deux monstres: l'un, temporel, qui voulait s'emparer de leurs richesses; l'autre, sacerdotal, qui redoutait la pureté de leur doctrine et le bien qu'elle ferait à l'humanité en répandant sur toute la terre les germes d'une instruction philosophique. A. M.

Lorsque les deux champions s'arrêtèrent en face l'un de l'autre, aux deux extrémités de la lice, l'impatience des spectateurs devint inexprimable; peu espéraient une chance heureuse pour le chevalier déshérité, quoiqu'ils augurassent bien de son courage et de son adresse. Dès que les trompettes eurent donné le signal, les deux combattans, plus rapides que l'éclair, s'élancèrent l'un contre l'autre, et le bruit de leur rencontre au milieu de l'arène fut semblable à celui du tonnerre. Leurs lances furent brisées en éclats, et on les crut un instant renversés tous deux, car la violence du choc avait fait plier leurs chevaux sur leurs jarrets de derrière, et leur chute ne fut prévenue que par l'adresse avec laquelle les deux cavaliers se servirent de la bride et de l'éperon. Les deux rivaux de gloire se regardèrent un instant avec des yeux qui vomissaient la flamme à travers leurs visières, et, se retirant aux deux extrémités de l'enceinte, ils reçurent une nouvelle lance des mains de leurs écuyers. Des acclamations unanimes et le balancement des écharpes annoncèrent l'intérêt que les spectateurs avaient pris à cette rencontre, la plus égale et la plus savante qu'ils eussent applaudie de toute la journée. Dès que les chevaliers eurent gagné chacun leur poste, un silence si profond succéda aux clameurs, qu'on eût dit que cet immense concours n'osait plus respirer.

On accorda aux combattans un répit de quelques minutes, afin qu'ils pussent reprendre haleine, ainsi que leurs chevaux. Le prince Jean, armé de son bâton de commandement, ayant alors donné un signal aux trompettes, elles sonnèrent la charge, et les deux champions partirent une seconde fois avec la même impétuosité, se heurtèrent avec la même adresse et la même vigueur, mais non plus avec la même fortune. Le templier dirigea sa lance vers le centre du bouclier de son adversaire, et le frappa si juste et avec tant de force, que le chevalier déshérité plia en arrière sur la croupe de son cheval, et chancela sur sa selle. De son côté, le champion inconnu avait, dès le commencement, menacé de sa lance le bouclier de son antagoniste, mais changeant de but au moment même du choc, il la dirigea contre son casque, endroit plus difficile à atteindre, mais qui, lorsqu'on l'atteignait, rendait le choc irrésistible. Malgré cet avantage, le templier soutint sa haute réputation, et si la sangle de son coursier ne se fût rompue, il n'aurait pas été désarçonné. Cependant la selle, le cheval et le cavalier roulèrent dans la poussière.

Bois-Guilbert, qui se dégagea des étriers en une seconde, outré de fureur de sa disgrace et des applaudissemens universels qu'on prodiguait à son vainqueur, tira son épée et fit signe au chevalier déshérité de se mettre en défense. Celui-ci descendit rapidement de cheval, et tira pareillement son épée; mais les maréchaux du tournoi, arrivant à toute bride, les séparèrent et leur dirent que ce genre de combat ne pouvait leur être permis en cette occasion. «Nous nous reverrons, j'espère, dit le templier à son vainqueur, en attachant sur lui des yeux où la rage était peinte, et dans un lieu où personne ne pourra nous séparer.»--«Si cela n'arrive point, ce ne sera pas ma faute, répondit le chevalier déshérité; à pied ou à cheval, à l'épée ou à la lance, je serai toujours prêt à me mesurer contre toi.» La querelle n'eût point fini à ce peu de mots, si les maréchaux, croisant leurs lances entre eux, ne les avaient forcés de s'éloigner, le chevalier déshérité à la porte du côté du nord, et Bois-Guilbert dans sa tente, où il passa le reste de la journée en proie à la rage et au désespoir.

Sans descendre de cheval, le vainqueur demanda du vin, et, ouvrant la partie inférieure de son casque, il annonça qu'il buvait à tous les coeurs vraiment anglais, et à la confusion des tyrans étrangers. Il ordonna alors à son trompette de sonner un défi aux tenans, et chargea un héraut d'armes de leur déclarer que son intention était de les combattre tour à tour et dans tel ordre qu'ils voudraient se présenter. Fier de sa taille gigantesque, Front-de-Boeuf descendit le premier dans l'arène. Son écu portait, sur un fond d'argent, une tête de taureau noir à demi effacée par les coups nombreux que ce bouclier avait déjà reçus. Sa devise était deux mots latins pleins d'arrogance: «Cave, adsum.» Prends-garde, me voici. Le chevalier déshérité n'obtint sur lui qu'un avantage léger, mais décisif. Les deux champions rompirent également leurs lances; mais Front-de-Boeuf, ayant perdu les étriers dans le choc, fut déclaré vaincu. En combattant contre sire Philippe de Malvoisin, l'inconnu resta encore vainqueur, parce qu'il frappa si fortement de sa lance le casque de son adversaire, que les courroies qui l'attachaient se rompirent et laissèrent sa tête à découvert.

Dans sa rencontre avec sire Hugues de Grantmesnil, le chevalier déshérité montra autant de courtoisie qu'il avait prouvé d'adresse et de vigueur dans les précédentes. Le cheval de Grantmesnil, étant jeune et fougueux, caracola et se cabra tellement dans sa course, que son cavalier ne put faire usage de sa lance. L'inconnu, bien loin de tirer avantage d'un pareil accident, leva sa lance en arrivant près de lui, et la fit passer au dessus de son casque, voulant montrer qu'il aurait pu le toucher s'il en eût eu le dessein. Faisant alors tourner son cheval, il alla reprendre poste près de la porte du côté du nord, et chargea un héraut d'armes d'aller demander à Grantmesnil s'il voulait commencer une seconde course; mais celui-ci répondit qu'il s'avouait vaincu. Ralph de Vipont compléta le triomphe de l'inconnu. Il fut renversé de son cheval avec une telle force, que le sang lui sortit par la bouche et par le nez; ses écuyers l'emportèrent privé de tout sentiment. Mille acclamations, long-temps prolongées, accueillirent la déclaration unanime du prince et des maréchaux, portant que l'honneur de cette journée appartenait au chevalier déshérité.

CHAPITRE IX.

«Au sein d'une multitude de séduisantes
beautés on en distinguait une qui, par sa
taille, sa grace et ses attraits, prouvait
qu'elle en était la souveraine, etc.»
Dryden, la Fleur et la Feuille.

Guillaume de Wyvil et Étienne de Martival, maréchaux du tournoi, furent des premiers à féliciter le vainqueur, en le priant de permettre qu'on détachât son casque ou du moins qu'on levât sa visière pour venir recevoir le prix du tournoi des mains du prince Jean. Le chevalier déshérité s'excusa avec une courtoisie chevaleresque, disant qu'il ne pouvait se faire connaître en ce moment, pour des motifs qu'il avait expliqués aux hérauts d'armes avant d'entrer dans la lice. Les maréchaux n'insistèrent pas, car, dans les voeux singuliers des chevaliers de ce temps-là, il n'en était point de plus ordinaire que celui de rester inconnu jusqu'à ce qu'ils eussent rempli tel emploi, ou achevé telle aventure. Les maréchaux ne pénétrèrent donc pas les secrets du chevalier vainqueur; et, en annonçant au prince le désir qu'il avait de conserver l'incognito, ils lui demandèrent la permission de le présenter à sa grace, afin qu'il pût recevoir le prix de sa valeur.

La curiosité de Jean se réveilla par le mystère dont l'étranger voulait s'envelopper, et, déjà mécontent de la fin du tournoi, dans lequel les tenans qu'il favorisait avaient été successivement défaits par un seul chevalier, il répondit avec hauteur aux maréchaux: «Par les yeux de Notre-Dame, ce chevalier a été déshérité de la courtoisie, comme de ses biens, du moment qu'il persiste à demeurer devant nous le visage couvert. Milords, ajoutat-il, en se tournant vers ses courtisans, quelqu'un de vous devinerait-il quel est cet inconnu, qui se conduit d'une manière si hautaine?»--«Ce ne sera par moi, dit Bracy, et je ne croyais pas que dans toute l'Angleterre il existât un champion capable de vaincre, à une même joute, ces cinq chevaliers. Je me rappellerai toute ma vie la vigueur du coup qui a terrassé de Vipont. Le pauvre hospitalier a été précipité de sa selle, comme une pierre lancée par une fronde.»--«Ne vous en vantez pas, répondit un chevalier de saint Jean, qui était présent, la chance de votre templier n'a pas été meilleure: j'ai vu Bois-Guilbert rouler trois fois sur lui-même dans l'arène, tordant chaque fois ses mains pleines de sable.»