[Note 23: ][(retour) ]A rough-hewn table, une table ébauchée, ou de planches brutes mal jointes, expression que le précédent traducteur a rendue par une «table de pierre brute.» Il est beaucoup plus présumable que cette table était de bois grossièrement travaillé. De semblables détails et une foule d'autres, en apparence insignifians, ne sauraient être négligés, si l'on veut essayer de reproduire le talent descriptif de l'auteur, entièrement puisé dans la nature.A. M.
Assis tous deux, ils se regardèrent quelques instans avec un grand sérieux, chacun pensant en soi-même qu'il avait rarement vu un homme plus vigoureux et plus déterminé que celui qui lui était opposé. «Vénérable ermite, dit le chevalier après avoir long-temps considéré son hôte, si je ne craignais pas de troubler vos pieuses méditations, je vous prierais de me dire: premièrement où je puis mettre mon cheval; ensuite, ce que vous pouvez me donner pour souper; enfin où je trouverai une couche, afin de prendre un peu de repos cette nuit?»--«Je vous répondrai, dit l'ermite, avec un signe du doigt, vu qu'il serait contre ma règle de prononcer des paroles, toutes les fois que le geste y peut suppléer.» Disant ces mots, il indiqua successivement deux coins de sa cellule. «Voilà l'écurie, dit-il, et voilà votre lit[24].» Cherchant ensuite sur une planche voisine, un plat contenant deux poignées de pois secs et le mettant sur la table, il ajouta: «Voici votre souper.»
[Note 24: ][(retour) ]Your bed there, dit le texte, dont la précédente traduction fait une «chambre à coucher.» Une chambre à coucher dans un oratoire! autant vaudrait dire un salon.A. M.
Le chevalier haussa les épaules, et sortant de la hutte, il amena son cheval, qu'il avait attaché par la bride à un arbre; il le dessella, le pansa avec soin, et lui étendit sur le dos son propre manteau. L'ermite fut vraisemblablement touché des soins que le chevalier prenait de sa monture, car, ayant l'air de se rappeler quelques restes de fourrage laissés par le garde forestier, à sa dernière visite, il tira d'un coin de l'écurie une botte de foin qu'il plaça sous la bouche du coursier, et immédiatement après, il étendit une brassée de fougère sèche à l'endroit qu'il avait montré comme réservé au lit du cavalier. Celui-ci le remercia de sa courtoisie, et, ce devoir rempli, tous deux revinrent s'asseoir à la table, où se trouvait toujours entre eux l'assiette de pois secs. Après un long benedicite, qui avait été autrefois en latin, mais qui n'en conservait que des fragmens tronqués, à l'exception, çà et là, d'une longue et roulante finale de quelques mots ou phrases, l'ermite donna l'exemple à son hôte, en mettant modestement dans une grande bouche, garnie de deux rangées d'excellentes dents, aussi blanches et aussi aiguës que celles d'un sanglier, trois ou quatre pois secs; triste mouture, sans doute, pour un moulin si large et si puissant[25]!
[Note 25: ][(retour) ]A miserable grist as it seemed for so large and able a mill: rien de cela ne se retrouve dans le travail de mon prédécesseur.A. M.
Afin de suivre un si louable exemple, le chevalier ôta son casque, son corselet et la plus grande partie de son armure, et fit voir à l'ermite une tête couverte de cheveux blonds, épais et bouclés, des traits prononcés, des yeux bleus singulièrement vifs et pénétrans, une belle bouche, avec la lèvre supérieure chargée de deux moustaches plus foncées que les cheveux; enfin un homme hardi, entreprenant, qualités analogues à sa haute et vigoureuse stature.
L'ermite, comme si l'envie lui avait pris de répondre à la confiance de son hôte, rejeta son capuchon en arrière, et montra à son tour une tête ronde comme une boule, et qui décelait un homme encore dans le printemps de la virilité. Sa large tonsure, environnée d'un cercle de cheveux noirs et crépus, rappelait l'image d'un enclos communal entouré d'une haie d'aubépine[26]. Ses traits n'exprimaient rien d'une austérité monastique, ni le jeûne et les macérations d'une vie ascétique; au contraire il avait une contenance orgueilleuse et décidée, les yeux surmontés de larges sourcils noirs, le front largement dessiné, les joues rondes et vermeilles comme celles d'un trompette, avec un menton qui balançait une barbe longue, noire et touffue. Une telle figure entée sur le corps charnu de l'homme sacré, rappelait bien plus énergiquement pour subsistance habituelle l'emploi de gros reins de boeuf et de bonnes hanches de mouton, qu'une chétive nourriture de pois secs ou de légumes[27]. Cette disconvenance n'échappa point à la sagacité du chevalier, qui, après avoir broyé avec difficulté une bouchée de pois secs, trouva qu'il devenait indispensable de demander à l'ermite quelque boisson pour l'aider à les avaler: celui-ci répondit à sa requête en plaçant devant lui une grande cruche d'eau la plus pure de la fontaine.
[Note 26: ][(retour) ] His close-shaven crown, surrounded by a circle of stiff-curled black hair, had something the appearance of a parish pinfold begirt by its high hedge. Ce trait vivant et qui décèle si bien la touche éminemment pittoresque du romancier calédonien, a échappé, par mégarde, sans doute, à la plume de son premier interprète.A. M.
[Note 27: ][(retour) ] On chercherait vainement cette énergique image dans la version de mon prédécesseur.
«Elle vient, dit-il, de la source de Saint-Dunstan[28], dans laquelle, entre deux soleils, il baptisa cinq cents païens danois. Que son nom soit béni!» Et approchant sa barbe noire de la cruche, il avala une gorgée d'eau, en quantité infiniment plus modérée qu'on ne devait s'y attendre, d'après l'éloge qu'il venait d'en faire. «Il me semble, mon révérend père, dit le chevalier, que ces pois secs, dont vous mangez si peu, et que cette eau pure, dont vous êtes si économe envers vous-même, s'accordent merveilleusement avec votre constitution. Vous me paraissez homme plus propre à gagner le prix du bélier dans une lutte à bras-le-corps, ou celui de l'anneau dans le jeu du bâton au moulinet, ou celui du bouclier au jeu de l'épée, qu'à passer votre temps dans ce désert, en disant des messes et en ne vivant que de pois secs et d'eau claire.»