«De quoi s'agit-il? lui dit ce dernier avec inquiétude. Que veulent dire ces cris, ce cliquetis de lances?»--«C'est une bagatelle analogue au temps, dit Wamba; ils sont tous prisonniers.»--«Qui, prisonniers?» s'écria Gurth avec impatience. «Milord, milady, Athelstane, Hundibert et Oswald.»--«Ciel! dit Gurth, comment sont-ils devenus prisonniers, et de qui?»--«Notre maître a été trop prompt à combattre, dit le bouffon, Athelstane ne l'a pas été assez, et personne parmi les autres n'a été prêt. Ils sont prisonniers des casaques vertes et des masques noirs. Tous nos hommes gisent étendus sur le gazon comme les pommes que tu jettes à tes pourceaux; j'en rirais en vérité, si je pouvais m'empêcher de pleurer.» Et le bouffon effectivement versa des larmes d'une sincère douleur.

La physionomie de Gurth s'anima. «Mon ami, s'écria-t-il tu as une arme, et ton coeur fut toujours meilleur que ton cerveau; nous ne sommes que deux, mais une attaque soudaine de deux hommes bien résolus fera beaucoup; suis-moi.»--«Où, et pour quel dessein?» dit le bouffon.--«Pour délivrer Cedric.»--«Mais vous avez renoncé à son service,» reprit Wamba. «J'y ai renoncé quand il était heureux; suis-moi.»

Comme le bouffon se disposait à obéir, un autre individu apparaissant au milieu d'eux, leur commanda de s'arrêter. Son costume et ses armes l'auraient fait prendre pour un de ces outlaws qui venaient d'assaillir Cedric, car il avait comme eux un riche baudrier à son épaule, avec un cor de chasse non moins reluisant; mais il ne portait point de masque. Son air calme, sa voix imposante, suffirent pour que, malgré la nuit, Wamba reconnût Locksley, le yeoman qui avait gagné le prix au tir de l'arc, en dépit du prince Jean.

«Que signifie tout cela, dit l'archer? et qui donc s'avise de piller, rançonner, et de faire des prisonniers dans cette forêt?»--«Vous n'avez qu'à regarder leurs casaques, répondit Wamba, et voir s'ils ne sont pas des enfans de maraude, car ils sont habillés comme vous, et deux pois verts ne se ressemblent pas davantage.»--«Je le saurai bien vite, reprit Locksley, et je vous défends, sous peine de mort, de bouger de l'endroit où vous êtes avant mon retour. Obéissez, et vous vous en trouverez mieux vous et vos maîtres. Cependant il faut que je me déguise entièrement comme eux.» Il dit et ôte son baudrier avec le cor de chasse et la plume de son casque; il remet le tout à Wamba; puis, tirant de sa poche un masque, il s'en couvre le visage, et part en répétant ses injonctions à Gurth et à son compagnon.

«L'attendrons-nous, ami Gurth, dit Wamba, ou bien lui laisserons-nous ses jambes pour caution, en lui prouvant que nous en avons aussi? D'après ma faible intelligence, il a trouvé beaucoup trop vite le costume d'un voleur pour être lui-même un honnête homme.»--«Qu'il soit le diable s'il veut, dit Gurth, nous ne pouvons être plus mal en attendant son retour. S'il appartient aux outlaws, il doit avoir déjà donné l'alarme, et nous ne pourrions ni combattre ni fuir. D'ailleurs, j'ai eu tout récemment la preuve que les plus grands voleurs ne sont pas toujours les hommes les plus méchans.»

Locksley revint au bout de quelques minutes. «Je les ai vus, ami Gurth, lui dit-il; je me suis mêlé parmi eux; j'ai su qui ils sont et ce qu'ils veulent faire. Il n'y a pas de danger qu'ils fassent aucune violence à leurs prisonniers. Mais trois hommes ne suffisent pas pour tenter sur eux une attaque; ce serait une folie, car ils auraient affaire à de vigoureux champions, et ils ont placé des sentinelles pour donner l'éveil au moindre danger. Il faut donc réunir une force capable de triompher de leurs précautions. Vous êtes tous deux, comme je le pense, des serviteurs fidèles de Cedric le Saxon et l'ami des libertés anglaises: il ne sera pas dit que les secours lui manqueront; venez donc avez moi, et rassemblons des hommes.» Il dit; il leur fit signe de le suivre, et il entra dans le bois à grands pas, accompagné du fou et du gardeur de pourceaux.

Wamba n'était point d'humeur à voyager long-temps en silence. «Je crois, dit-il bas à Gurth en regardant le baudrier et le cor de chasse de Locksley, je crois que j'ai vu gagner ce prix dernièrement.»--«Et moi, reprit Gurth, je parierais que j'ai entendu la voix du brave archer qui remporta ce prix, et que la lune n'a pas vieilli de plus de trois jours depuis lors.»--«Mes braves amis, leur dit l'archer, qui, malgré leurs réflexions faites à voix basse, les avait compris, peu vous importe en ce moment qui je suis et ce que je suis. Si je parviens à délivrer votre maître, vous aurez raison de me regarder comme le meilleur de vos amis. Que j'aie tel ou tel nom, que je tire de l'arc bien ou mal, ou plus adroitement qu'un gardeur de vaches, ou qu'il me plaise de me promener au soleil et au clair de lune, ce sont des choses qui ne vous concernent pas, et dont vous feriez mieux de ne pas vous occuper.»--«Nos têtes sont dans la gueule du lion, et je ne sais comment nous pourrons nous en tirer, murmura le fou à l'oreille de Gurth.»--«Paix! répondit ce dernier, ne l'offense point par quelque trait de ta folie; j'ai pleine confiance en lui.»

CHAPITRE XX.

«Lorsque les nuits d'automne étaient longues et tristes, et que les chemins de la forêt étaient sombres et fatigans, avec combien de délices l'oreille du pèlerin aimait à saisir les chants de l'ermite! La piété emprunte le secours de la musique, et la musique l'aile de la piété; et, comme l'oiseau qui salue le soleil, toutes deux prennent leur essor vers le ciel, et le prennent en répétant leurs airs touchans.»
L'Ermite de la fontaine de Saint-Clément.

Ce ne fut qu'au bout de trois heures d'une marche pénible que les deux serviteurs de Cedric et leur guide mystérieux arrivèrent à une clairière, au milieu de laquelle s'élevait un énorme chêne dont les branches entrelacées et touffues se développaient dans toutes les directions. Sous ce grand arbre étaient couchés trois, quatre ou cinq yeomen, pendant qu'un autre en sentinelle allait et venait, se promenant au clair de lune.