«Sancta Maria! dit le saint père en poussant un soupir, comme ces profanes laïques sont prompts à se mettre en courroux! Mais enfin, braves chevaliers, sachez que certains brigands, qui ne respirent que le crime, abjurant toute crainte de Dieu et tout respect pour son église, et sans égard pour la bulle du saint siége, qui commence par: Si quis, suadente diabolo...»--«Frère prêtre, dit le templier, nous savons, ou nous devinons tout cela; mais dis-nous tout simplement si ton maître le prieur est prisonnier, et de qui?»

«Oui, sans doute, répondit Ambroise; il est entre les mains des brigands qui infestent ces forets, enfans de Bélial et contempteurs du texte sacré qui dit: «Ne touchez pas à mes oints, et ne faites point de mal à mes prophètes.»--«Voici une nouvelle occasion de faire usage de nos épées, chevaliers, dit Front-de-Boeuf en s'adressant à ses compagnons, et qui tournera à notre avantage. Ainsi donc, le prieur de Jorvaulx, au lieu de nous envoyer du secours, nous en fait demander pour lui-même. Reposez-vous donc sur ces saints fainéans, au moment où le danger est le plus pressant! Allons, voyons, prêtre; parle, et dis-nous vite, ce que ton maître attend de nous.»

«Sous votre bon plaisir, dit Ambroise, des mains sacriléges ont été portées sur mon révérendissime supérieur, au mépris des saintes ordonnances que je viens de citer, et les enfans de Bélial, après avoir pillé ses malles et ses valises, et en avoir enlevé deux cents marcs d'or pur, lui demandèrent en outre une somme considérable dont le paiement peut seul lui procurer la liberté. C'est pourquoi le révérend père en Dieu vous prie, comme ses amis les plus chers, de le délivrer de sa captivité, soit en payant la rançon exigée, soit en employant la force des armes, ainsi que vous aviserez.»

«Que le prieur s'adresse au diable pour en être secouru, dit Front-de-Boeuf. Il faut qu'il ait fait une forte libation ce matin. Où ton maître a-t-il trouvé qu'un baron normand ait jamais dénoué les cordons de sa bourse pour venir au secours d'un homme d'église, dont les sacs sont dix fois plus remplis et plus pesans? Et comment pouvons-nous lui prêter nos bras et notre valeur, nous qui sommes enfermés ici et arrêtés par des troupes dix fois plus nombreuses que les nôtres, et qui devons nous attendre à être attaqués d'un moment à l'autre?»--«C'est ce que j'allais vous dire, répliqua le moine; mais vous ne m'en avez pas donné le temps; et d'ailleurs, je suis vieux, et la vue de ces scélérats de proscrits trouble la tête d'un homme de mon âge. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'ils sont occupés à établir un camp et à construire des ouvrages destinés à l'attaque de ce château.»--«Vite sur les remparts, dit de Bracy; voyons ce que font ces misérables;» et en parlant ainsi il ouvrit une fenêtre garnie de treillage, qui conduisait à une espèce de terrasse et de balcon en saillie, puis se mit aussitôt à crier aux personnes qui étaient dans l'appartement: «Par saint Denis, le vieux moine a dit vrai; les voilà qui apportent des mantelets et des pavois[11] et l'on voit sur la lisière du bois les archers se formant en troupe semblable à un nuage noir précurseur de la grêle.»

[Note 11: ][(retour) ] Le mantelet était une machine composée de madriers recouverts de planches, que l'on faisait avancer devant soi, dans l'attaque des places, pour se mettre à couvert des traits des assiégés. Le pavois était une espèce de grand bouclier qui couvrait toute la personne.A. M.

Réginald Front-de-Boeuf jeta aussi un regard sur la campagne, et aussitôt, saisissant son cor, il en tira un son éclatant et prolongé, et donna l'ordre à ses gens de se rendre à leurs postes sur les remparts.

«De Bracy, s'écria-t-il, veille sur la partie de l'est, où les murs sont le moins élevés. Noble Bois-Guilbert, le métier des armes, que tu exerces depuis long-temps, a dû te rendre parfait dans l'art de l'attaque et de la défense des places; charge-toi de la partie de l'ouest; moi, je vais me porter à la barbacane. Au reste, mes nobles amis, vous ne devez pas vous borner à défendre un seul point; nous devons aujourd'hui nous trouver partout, nous multiplier pour ainsi dire, de manière à porter par notre présence du secours et du renfort partout où l'attaque sera la plus chaude. Nous sommes peu nombreux, il est vrai; mais l'activité et la valeur peuvent y suppléer, car enfin nous n'avons affaire qu'à de misérables paysans.»

«Mais, nobles chevaliers, s'écria le père Ambroise au milieu du tumulte et de la confusion occasionnés par les préparatifs de défense, aucun de vous ne voudra-t-il écouter la pétition du révérend père en Dieu Aymer, prieur de Jorvaulx? Noble sire Réginald, écoute-moi, je t'en supplie.»

«Va marmotter tes pétitions au ciel, répondit le féroce Normand, car pour nous, qui sommes sur la terre, nous n'avons pas le temps de les entendre. Holà! Anselme! veille à ce que nous ayons de la poix et de l'huile bouillantes, pour en arroser les têtes de ces traîtres audacieux. Il faut aussi que les arbalétriers soient bien pourvus de carreaux[12]. Que l'on arbore ma bannière à tête de taureau; ces misérables verront bientôt à qui ils auront affaire aujourd'hui.

[Note 12: ][(retour) ]Le carreau était le trait particulier à l'arbalète, comme la flèche était celui que l'on décochait avec l'arc.A. M.