«Et cependant cette race errante, qui n'a plus de patrie, qui se trouve séparée du reste des nations, se vante de posséder et possède en effet la connaissance des sciences humaines. Les mers, les forêts, les déserts qu'ils parcourent, leur ouvrent leurs trésors secrets; et des herbes, des fleurs, des plantes qui paraissent indignes à la vue, cueillies par eux, développent des vertus auxquelles on n'avait jamais songé.»
Le Juif de Malte.
Notre histoire doit rétrograder de quelques pages, afin que nous informions le lecteur de quelques événemens qu'il lui importe de connaître pour bien entendre le reste de cette narration. Sa propre intelligence lui aura sans doute fait soupçonner d'avance que, lorsque Ivanhoe fut tombé et qu'il semblait abandonné de l'univers entier, ce fut Rébecca qui, à force de prières et d'importunités, obtint de son père de faire transporter le jeune et brave guerrier du lieu du tournoi à la maison que pour le moment le juif habitait dans un des faubourgs d'Ashby. En toute autre circonstance, il n'aurait pas été difficile de décider Isaac à cette démarche, car il était d'un caractère bon et reconnaissant; mais il avait aussi les préjugés et les timides scrupules de sa nation persécutée, et il s'agissait de les vaincre.
«Saint Abraham! s'écria-t-il, c'est un brave jeune homme, et mon coeur se fend à la vue du sang qui coule sur son hoqueton richement brodé et sur son corselet d'un ouvrage précieux; mais le transporter dans notre maison, jeune fille, as-tu bien réfléchi? C'est un chrétien, et notre loi nous défend d'avoir aucun rapport avec l'étranger et le gentil, excepté pour l'intérêt de notre commerce.»
«Ce n'est pas ainsi qu'il faut parler, mon cher papa, répondit Rébecca; sans doute nous ne devons pas nous mêler avec eux dans les banquets et dans les plaisirs; mais lorsqu'il est blessé, lorsqu'il est malheureux, le gentil devient le frère du juif.»--«Je voudrais bien, répliqua Isaac, connaître l'opinion du rabbin Jacob-Ben-Tadela sur ce point... Mais enfin il ne faut pas laisser périr ce jeune homme par la perte de tout son sang. Que Seth et Reuben le portent à Ashby.»--«Il vaut bien mieux, dit Rébecca, le placer dans ma litière; je monterai sur l'un des palefrois.»--«Ce serait t'exposer aux regards indiscrets de ces maudits enfans[13] d'Ismaël et d'Edom, reprit Isaac à voix basse, en jetant un coup d'oeil de méfiance sur la foule de chevaliers et d'écuyers voisins. Mais déjà Rébecca s'occupait de l'exécution de son oeuvre de charité, sans écouter ce que lui disait son père, jusqu'à ce qu'enfin celui-ci, la tirant par sa mante, s'écria de nouveau d'une voix émue: «Mais, par la barbe d'Aaron! si le jeune homme vient à mourir, s'il meurt dans notre maison, ne dira-t-on pas que nous sommes coupables de sa mort, et ne serons-nous pas mis en pièces par la multitude?»
[Note 13: ][(retour) ]Le texte dit dogs, chiens; un équivalent nous a semblé préférable.A. M.
«Il ne mourra pas, mon cher père, répondit Rébecca en se dégageant doucement de la main d'Isaac; il ne mourra pas, à moins que nous ne l'abandonnions, et ce serait alors que nous serions véritablement responsables de sa mort, non seulement devant les hommes, mais devant Dieu.»--«Il est certain, dit Isaac en laissant aller sa fille, que je suis aussi peiné à la vue des gouttes de sang sortant de sa blessure, que je le serais à la vue d'autant de besans d'or s'échappant de ma bourse. Je sais d'ailleurs que les leçons de Miriam, fille du rabbin Manassé, de Byzance, dont l'âme repose en paradis, l'ont rendue habile dans l'art de guérir, et que tu connais la vertu des plantes et des élixirs. Fais donc ce que ton coeur te dictera; tu es une bonne fille, une bénédiction, une couronne et un cantique d'allégresse pour moi et pour ma maison, et pour le peuple de mes pères.»
Toutefois, les craintes d'Isaac n'étaient pas mal fondées, et la bienveillante reconnaissance de sa fille l'exposa, à son retour à Ashby, aux regards criminels de Brian de Bois-Guilbert. Le templier passa et repassa deux fois devant eux sur la route, fixant des yeux ardens et licencieux sur la belle juive; et nous avons déjà vu quelles furent les conséquences de l'admiration que ses charmes excitèrent lorsque le hasard la fit tomber en la puissance de ce voluptueux dépourvu de tout principe de moralité. Rébecca ne perdit pas de temps à faire transporter le malade dans son habitation temporaire, et aussitôt se mit à examiner ses blessures et à les panser de ses propres mains. Le plus jeune lecteur de romans et de ballades se rappellera sans doute que, dans les siècles d'ignorance, comme on les appelle, il arrivait souvent que les femmes étaient initiées dans les mystères de la chirurgie, et que souvent aussi le preux chevalier confiait la guérison de ses blessures aux mains de celle dont les yeux en avaient fait une plus profonde à son coeur.
Mais les juifs de l'un et de l'autre sexe possédaient et exerçaient la science de la médecine dans toutes ses branches: aussi arrivait-il souvent que les monarques et les barons qui, à cette époque, étaient tout-puissans, lorsqu'ils étaient blessés, ou simplement malades, se confiaient aux soins de quelques personnes expérimentées parmi cette nation méprisée. C'était, il est vrai, une opinion généralement répandue chez les chrétiens, que les rabbins juifs étaient profondément versés dans les sciences occultes, et particulièrement dans l'art cabalistique, lequel tirait son nom et son origine des études des sages d'Israël; mais toutes ces idées n'empêchaient pas les malades de recourir à eux avec le plus grand empressement. De leur côté, les rabbins ne disconvenaient point qu'ils ne fussent en possession de connaissances surnaturelles; et cette sorte d'aveu ou de désaveu, de leur part, n'ajoutait rien à la haine, déjà portée au plus haut point, que l'on avait pour leur nation; tandis que, d'un autre côté, elle diminuait le mépris qui se mêlait à cette malveillance. Il est d'ailleurs probable, si l'on considère les cures merveilleuses qu'on leur attribue, que les juifs étaient en possession de certains secrets qui leur étaient particuliers, et que, poussés par cet esprit d'exclusion, par le sentiment de cette barrière de séparation que la non-conformité de croyances mettait entre eux et les chrétiens, ils prenaient le plus grand soin de cacher à ces derniers.
La belle Rébecca avait été élevée avec le plus grand soin dans toute la science particulière à sa nation, et son esprit actif, studieux, plein de sagacité, avait retenu, combiné et perfectionné ses premières notions au delà de ce qu'on aurait pu attendre de son âge, de son sexe et même du siècle dans lequel elle vivait. Ces premières notions lui avaient été données par une juive très avancée en âge, fille d'un des plus célèbres docteurs de la nation, qui avait pour Rébecca toute l'affection d'une mère, et qu'on croyait lui avoir communiqué les secrets qu'elle avait reçus de son père dans les mêmes temps et dans les mêmes circonstances. Miriam avait éprouvé le sort de tant d'autres victimes du fanatisme, mais ses secrets n'avaient point péri avec elle; ils se retrouvaient en la possession de son intelligente élève.
Également distinguée par ses connaissances et par sa beauté, Rébecca était universellement révérée et admirée par sa propre nation, qui la regardait presque comme une de ces femmes privilégiées dont il est fait mention dans les livres saints. Son père lui-même, par vénération pour ses talens, mais plus encore par l'extrême affection qu'il avait pour elle, accordait à sa fille plus de liberté que n'en donnaient aux personnes de son sexe les habitudes de sa nation; et, comme nous venons de le voir, se laissait souvent guider par son opinion, même lorsqu'elle contrariait la sienne.