Les flammes, ayant maintenant surmonté tous les obstacles, s'élevaient vers le ciel en formant une colonne immense qu'on pouvait apercevoir de tous les lieux situés à de grandes distances à la ronde. Chaque tour, chaque toit, chaque plancher, tombaient successivement avec un fracas épouvantable, en sorte que les combattans furent obligés de sortir de la cour. Les vaincus, dont il ne restait qu'un petit nombre, s'échappèrent et se réfugièrent dans le bois voisin. Quant aux vainqueurs, rassemblés en groupes nombreux, ils contemplaient avec un étonnement mêlé de crainte et d'effroi cette masse de feu, qui donnait aux flammes cette teinte rougeâtre que l'on voyait se réfléchir ensuite sur les figures et les armes des combattans. La Saxonne Ulrique, en extase à la vue de tant d'horreurs, resta long-temps visible dans le poste élevé où elle s'était placée, agitant ses bras de tous côtés, comme pour exprimer la joie qu'elle ressentait, et s'applaudissant du résultat de l'incendie qu'elle avait allumé. Enfin la tourelle s'écroula avec un fracas épouvantable, et Ulrique périt au milieu des flammes qui avaient consumé son tyran. Un silence de stupeur, qui régna pendant quelques instans, donna la juste mesure des profondes impressions que cette catastrophe faisait naître dans l'âme des combattans, dont l'immobilité ne fut interrompue que par leurs signes de croix. On entendit alors la voix de Locksley, qui s'écria: «Archers, poussez des cris d'allégresse! le repaire de la tyrannie a disparu. Que chacun de vous apporte son butin à notre rendez-vous ordinaire du trysting-tree[28], à Harthill-Walk; c'est là qu'à la pointe du jour nous en ferons un juste partage entre nos troupes et celles de nos dignes auxiliaires dans ce grand acte de vengeance.»

[Note 28: ][(retour) ] Tryste, mot écossais qui veut dire un lieu de rendez-vous pour une foire ou un marché. Ici trysting-tree est l'arbre au pied duquel Locksley invite ses compagnons à se réunir pour recevoir leur part du butin. Ce mot et beaucoup d'autres ont été passés sous silence par M. Defauconpret.A. M.

CHAPITRE XXXII.

«Crois-moi, chaque état doit avoir ses lois; les royaumes ont leurs édits; les cités ont leurs chartes; le proscrit lui-même qui s'est retiré dans les forêts conserve encore un reste de discipline civile; car, depuis le jour où Adam entoura ses reins d'un tablier de feuillage, l'homme a commencé à vivre en société avec l'homme; et les lois ont été faites pour rendre cette union plus étroite.»
Ancienne comédie.

L'aurore éclairait déjà les parties les moins touffues de la forêt. Les perles de la rosée étincelaient sur chaque branche verdoyante. La biche, quittant son gîte placé au milieu de la haute fougère, conduisait son faon timide dans les sentiers plus couverts du bois, où aucun chasseur ne s'était encore rendu pour attendre ou pour intercepter au passage le cerf majestueux, marchant à la tête de son troupeau, le front paré de sa ramure. Tous les proscrits étaient rassemblés autour du grand chêne, à Harthill-Walk, où ils avaient passé la nuit pour réparer leurs forces après les fatigues du siége, les uns buvant, les autres dormant, plusieurs écoutant ou faisant eux-mêmes le récit des événemens du jour, et calculant la valeur du butin que la victoire avait mis à la disposition de leur chef.

Les dépouilles étaient en effet considérables; car bien que beaucoup d'objets eussent été la proie des flammes, néanmoins on voyait une grande quantité de vaisselle plate; plusieurs riches armures, des vêtemens splendides, étaient tombés au pouvoir des proscrits, qui avaient donné des preuves de courage et d'intrépidité, et qui d'ailleurs ne reculaient devant aucun danger lorsqu'il s'agissait d'une aussi riche récompense. Toutefois, les lois de l'association étaient tellement sévères, qu'il ne se trouva pas un seul individu parmi eux qui eût l'idée de s'approprier la moindre partie du butin, en sorte que tout fut apporté à la masse, pour que le chef en fît la répartition.

Le lieu du rendez-vous était un vieux chêne, qui n'était cependant pas le même sous lequel Locksley avait conduit Gurth et Wamba au commencement de notre histoire, mais un autre qui s'élevait au milieu d'un amphithéâtre champêtre, distant d'un demi-mille du château démoli de Torquilstone. Ce fut en cet endroit que Locksley prit sa place, sur un trône de gazon, sous les branches entrelacées de l'arbre immense, et sa troupe se rangea en demi-cercle autour de lui. Il invita le chevalier à prendre place à sa droite et Cedric à s'asseoir à sa gauche.

«Pardonnez la liberté que je prends, nobles seigneurs, dit-il, mais dans ces forets je suis monarque; c'est ici mon royaume, et mes sauvages sujets respecteraient peu ma puissance, si, dans mes propres domaines, je cédais ma place à aucun mortel. Mais à présent, qui de vous a vu notre chapelain? où est notre joyeux moine? Une messe commence très bien les travaux de la journée parmi des chrétiens.» Personne n'avait vu le clerc de Copmanhurst. «Que Dieu dirige nos pressentimens! ajouta le chef des proscrits; j'espère que son absence ne vient que à ce qu'il s'est oublié un peu plus long-temps qu'il ne faut auprès de la bouteille. Quelqu'un l'a-t-il vu depuis la prise du château?»--«Je l'ai vu, dit Miller, fort affairé après la porte d'une cave, jurant par tous les saints du calendrier qu'il goûterait des vins de Gascogne de Front-de-Boeuf.»--«Et nous préservent tous les saints, autant qu'ils sont, dit le capitaine, qu'il ait bu trop largement de ces bons vins, et qu'il ait été enseveli sous les ruines du château! Pars tout de suite, Miller; prends du monde avec toi; cherche à reconnaître l'endroit où tu l'as vu; puise de l'eau dans le fossé pour arroser les décombres encore fumantes de la forteresse. Plutôt les faire enlever pierre par pierre que de perdre mon brave gros moine!»

Le grand nombre de ceux qui s'offrirent pour ce service, si l'on considère que l'on était au moment de faire une distribution intéressante du butin, montra combien chacun avait à coeur la sûreté du père spirituel de la troupe. «En attendant, dit Locksley, procédons au partage; car, ne nous y trompons point, lorsque le bruit de notre étonnant succès se sera répandu, les troupes de de Bracy, de Malvoisin et des autres alliés de Front-de-Boeuf vont se mettre en mouvement pour nous attaquer, et il serait à propos de songer de bonne heure à notre sûreté.» Puis se tournant vers le Saxon: «Noble Cedric, dit-il, ce butin est divisé en deux parts, choisis celle que tu préféreras, pour servir de récompense à tes hommes d'armes qui nous ont aidés dans notre entreprise.»

«Brave archer, répondit Cedric, mon coeur est accablé de tristesse. Le noble Athelstane de Coningsburgh n'est plus, Athelstane, le dernier rejeton du saint roi confesseur. Avec lui ont péri des espérances qui ne peuvent plus renaître. Une étincelle a été éteinte par son sang qu'aucun souffle humain ne peut rallumer. Mes gens, à l'exception du petit nombre que vous voyez ici, n'attendent que ma présence pour transporter ses tristes mais respectables dépouilles dans leur dernière demeure. Lady Rowena désire retourner à Rotherwood, et il faut qu'elle soit escortée par des forces suffisantes. Je devrais par conséquent être déjà parti; mais j'ai différé mon départ, non pour partager le butin, car je prends à témoin Dieu et saint Withold, que ni moi ni les miens n'en toucherons la valeur d'un liard; mais parce que je voulais te faire mes remerciemens à toi et à tes braves archers, pour la vie et l'honneur que vous nous avez sauvés!»