«Restez, restez, dit Rébecca; pour l'amour du ciel! restez, dussiez-vous me maudire, m'accabler d'injures; votre présence est encore une protection pour moi.»

«La présence de la mère de Dieu ne te servirait pas de protection. La voilà, lui montrant une image de la Vierge Marie grossièrement sculptée; vois si elle pourra détourner le sort qui t'attend.»

En disant ces mots, elle sortit avec un sourire moqueur qui rendit sa figure ridée encore plus hideuse par de nombreuses contorsions, qu'elle ne l'était dans sa mauvaise humeur habituelle. Elle ferma la porte à clef, et Rébecca l'entendit descendre lentement et péniblement l'escalier de la tour, maudissant chaque marche qu'elle trouvait trop élevée.

Rébecca devait cependant s'attendre à un sort encore plus affreux que celui de Rowena; car, quelque ombre de respect et d'égards que l'on fît paraître pour une héritière saxonne, quelle apparence y avait-il qu'on en montrât aucun pour la fille d'une race opprimée? La juive avait toutefois un avantage; elle était mieux préparée, par l'habitude de la réflexion et par sa force naturelle d'esprit, à lutter contre les dangers auxquels elle était exposée. Douée d'un caractère ferme et observateur, même dès ses plus jeunes années, la pompe et la richesse que son père déployait dans l'intérieur de sa maison, ou dont elle était témoin chez les autres Hébreux opulens, n'avaient pu l'aveugler au point de l'empêcher de voir que cet état de choses était extrêmement précaire. De même que Damoclès dans son célèbre banquet, Rébecca voyait continuellement, au milieu de ce luxe éblouissant, l'épée suspendue par un cheveu sur la tête de son peuple. Ces réflexions avaient tempéré, adouci et ramené à un jugement plus sain, un caractère qui, dans d'autres circonstances, se serait montré hautain, fier et obstiné.

D'après l'exemple et les injonctions de son père, Rébecca avait appris à se conduire avec douceur et convenance envers tous ceux qui l'approchaient. Elle n'avait pu, à la vérité, imiter son excès d'humilité servile, parce qu'elle était étrangère à cette bassesse d'esprit et à cet état constant de timide appréhension qui en était la cause; mais elle se comportait avec une noble fierté, comme si, tout en se soumettant aux circonstances désastreuses dans lesquelles elle se trouvait placée en appartenant à une race méprisée, elle avait néanmoins la conviction intime de ses droits à un plus haut rang, par son propre mérite, que celui auquel le despotisme arbitraire des préjugés religieux lui permettait d'aspirer.

Ainsi préparée contre les maux qui la menaçaient, elle avait acquis la fermeté nécessaire pour agir convenablement lorsqu'ils arriveraient. Sa situation actuelle exigeait toute sa présence d'esprit, et elle l'appela à son secours.

Son premier soin fut de visiter son appartement; mais elle ne vit que peu d'espoir de s'évader ou de se garantir de tout danger. Il n'y avait ni passage secret, ni trappe, et, excepté à l'endroit où la porte par laquelle elle était entrée joignait le bâtiment principal, l'appartement paraissait circonscrit par le mur extérieur de la tour. La porte n'avait en dedans ni barre, ni verrou. L'unique fenêtre de la chambre donnait sur un espace crénelé qui s'élevait au dessus de la tour, ce qui fit d'abord concevoir à Rébecca l'espoir de s'échapper; mais elle reconnut bientôt qu'il n'avait de communication avec aucune autre partie des remparts, et que ce n'était qu'un balcon ou une plate-forme isolée, fortifiée comme à l'ordinaire par un parapet et des embrasures, et où l'on pouvait poster quelques archers pour défendre la tour et flanquer par leurs traits la muraille du château de ce côté.

Il ne lui restait nulle ressource si ce n'est un courage passif et cette confiance en Dieu, naturelle aux âmes grandes et généreuses. Quoique instruite à donner une fausse interprétation aux promesses que l'Écriture fait au peuple choisi du ciel, Rébecca n'était point dans l'erreur en croyant que l'état actuel de ce peuple était un état d'épreuve, ou en espérant qu'un jour viendrait que les enfans de Sion seraient admis à participer avec les Gentils à la même plénitude de gloire et de prospérité. En attendant, tout ce qu'elle voyait autour d'elle lui démontrait que l'état actuel était un état de châtiment et d'épreuve, et qu'il était spécialement du devoir de chacun de s'y soumettre sans pécher. Ainsi, se considérant comme une victime du malheur, Rébecca avait réfléchi de bonne heure sur sa situation et avait fortifié son âme contre les dangers qu'elle aurait probablement à courir.

Cependant la captive trembla et changea de couleur quand elle entendit quelqu'un monter l'escalier, et que, la porte de sa chambre s'ouvrant lentement, elle vit entrer un homme d'une grande taille et vêtu comme un de ces brigands auxquels elle attribuait son infortune. Après être entré il ferma la porte derrière lui; son bonnet couvrait ses sourcils et cachait la partie supérieure de son visage; et il tenait son manteau croisé de manière à ne laisser rien apercevoir de la partie inférieure de son corps. Dans ce costume, comme s'il se fût préparé à faire quelque action dont la seule pensée le faisait rougir, il se présenta devant sa prisonnière effrayée; cependant, tout brigand qu'il sembla par son costume, il paraissait embarrassé pour expliquer le motif de sa visite, en sorte que Rébecca, faisant un effort sur elle-même, eut le temps d'anticiper sur cette explication. Elle avait déjà détaché deux riches bracelets et un collier; elle s'empressa de les présenter au brigand supposé, pensant naturellement que satisfaire sa cupidité serait un moyen de se concilier sa faveur.

«Prends ceci, mon ami, dit-elle, et pour l'amour de Dieu aie pitié de mon vieux père et de moi! Cette parure est précieuse, mais ce n'est qu'une bagatelle auprès de ce que nous te donnerions pour obtenir d'être renvoyés de ce château libres et sans qu'il nous fût fait aucun mal.»