«Mais à quoi sert maintenant tout ce jargon emphatique de flatterie? dit Rébecca; tu as déclaré ton choix entre faire répandre le sang d'une femme innocente, et conserver ton rang et tes espérances temporelles. À quoi sert de discuter? ton choix est fait.»

«Non, Rébecca, dit le chevalier d'un ton plus doux et en se rapprochant d'elle, mon choix n'est point fixé; je dis plus, écoute-moi bien, c'est à toi à le faire. Si je parais dans la lice, il faut que je soutienne ma renommée comme guerrier, et si je fais cela, que tu aies un champion ou non, tu meurs par le poteau et le fagot, car il n'existe pas un chevalier qui ait combattu contre moi à égalité, encore moins à supériorité de résultat, excepté Richard Coeur-de-Lion et son favori Ivanhoe. Ivanhoe, tu le sais fort bien, n'est pas en état de vêtir son corselet, et Richard est prisonnier en pays étranger. Ainsi donc, si je me présente dans la lice, tu meurs, quand bien même tes charmes engageraient quelque jeune écervelé à entrer en lice pour ta défense.»

«Mais à quoi bon me répéter cela si souvent?» demanda Rébecca.--«Il le faut, répondit le templier, parce qu'il est essentiel que tu envisages ton destin sous tous les rapports.»--«Eh bien! dit Rébecca, tourne la tapisserie et fais-moi voir l'autre côté.»

«Si je me présente dans la lice, dit Bois-Guilbert, tu meurs d'une mort lente et cruelle, accompagnée de tourmens égaux à ceux que l'on dit être destinés aux coupables dans l'autre vie. Mais, si je ne me présente point, je suis un chevalier dégradé et déshonoré, accusé de sorcellerie et de communiquer avec les infidèles; le nom illustre que je porte, et que j'ai rendu encore plus illustre par mes exploits, devient une dénomination de mépris et de reproche; je perds la réputation; je perds l'honneur; je perds la perspective d'une grandeur à laquelle les empereurs même auraient peine à s'élever; je sacrifie mes projets d'ambition; je détruis les plans que j'avais construits aussi haut que les montagnes, par le moyen desquelles les païens disent que leur ciel faillit être escaladé... Eh bien, Rébecca! ajouta-t-il en se jetant à ses pieds, cette grandeur, je la sacrifie; cette renommée, j'y renonce; ce pouvoir, je ne l'ambitionne plus, même en ce moment où je suis près de m'en saisir, si tu veux dire: Bois-Guilbert, je t'accepte pour mon amant.»

«Laissons là toutes ces folies, sire chevalier, répondit Rébecca, et hâtez-vous d'aller trouver le régent, le prince Jean; par honneur pour la couronne, on ne peut tolérer les procédés de votre grand-maître. C'est ainsi que vous me ferez jouir de votre protection, sans sacrifice de votre part, et sans présent, pour demander une récompense de la mienne.»

«Je n'ai point de rapports avec ces personnages, dit Bois-Guilbert tenant le bord de sa robe. C'est à toi seule que je m'adresse; et qu'est-ce qui peut contrarier ton choix? Penses-y bien; fussé-je un démon, le trépas est pire, et c'est le trépas que j'ai pour rival.»

«Je ne discute point sur la mesure de ces maux,» dit Rébecca qui craignait de provoquer le chevalier dont elle connaissait le caractère, mais qui était également déterminée à ne pas souffrir la passion ni même faire semblant de la souffrir. «Sois homme, sois chrétien. S'il est vrai que ta croyance vous recommande à tous cette charité que vous prêchez plus que vous ne pratiquez, sauve-moi de cette mort affreuse, sans stipuler une récompense qui transformerait ta magnanimité en vil trafic, en pure opération mercantile.»

«Non, dit le bouillant templier en se relevant, non, jeune fille, tu ne m'en imposeras pas ainsi. Si je renonce à ma renommée présente et à mes vues ambitieuses pour l'avenir, c'est pour toi que j'y renonce, et c'est ensemble que nous devons fuir. Écoute-moi, Rébecca, dit-il en prenant de nouveau un ton de douceur, l'Angleterre, l'Europe, tout cela ne compose pas l'univers. Il y a d'autres sphères dans lesquelles on peut se mouvoir, et assez vastes, même pour mon ambition. Nous irons en Palestine. Conrad de Montferrat[13] est mon ami, un véritable ami, tout aussi exempt que moi de ces vains et sots scrupules qui tiennent la raison captive; plutôt faire ligue avec Saladin qu'endurer les dédains des bigots que nous méprisons. Je me fraierai de nouveaux sentiers pour m'élever au faîte des honneurs, ajouta-t-il en marchant de nouveau à grands pas dans l'appartement. L'Europe entendra le bruit des pas de celui qu'elle a retranché du nombre de ses enfans. Les millions d'hommes que ces croisés envoient pour ainsi dire à la boucherie en Palestine, ne peuvent la défendre aussi efficacement; les sabres des nombreux milliers de Sarrasins ne sauraient s'ouvrir une route aussi certaine dans cette terre pour la conquête de laquelle on voit des nations entières prendre les armes, que la force, la valeur et la discipline de moi et de ceux de nos frères qui, en dépit de ce vieux bigot, s'attacheront à moi, advienne ce qu'il pourra. Tu seras reine, Rébecca; c'est sur le mont Carmel que nous établirons le trône que ma valeur aura conquis, et le bâton après lequel j'ai si long-temps soupiré, je l'échangerai contre un sceptre.»

[Note 13: ][(retour) ]Le texte porte Montserrat. A. M.

«Tout cela, dit Rébecca, n'est qu'un rêve, un vain songe, une vision de la nuit; mais, fût-ce même une réalité, rien de tout cela ne me touche. Il me suffit de te dire que toute cette haute puissance à laquelle tu te proposes de t'élever, je ne veux point la partager avec toi. D'ailleurs je ne regarde pas avec assez d'indifférence tous les liens qui nous attachent à notre patrie et à notre foi religieuse pour accorder mon estime à celui qui, après avoir brisé ceux qui devaient le retenir dans le sein d'un ordre dont il fait partie, ne craint point d'y renoncer uniquement dans la vue de satisfaire sa passion désordonnée pour la fille d'un autre peuple. Ne mets point de prix à la liberté que tu veux me procurer, sire chevalier; ne vends point un acte de générosité; protége l'opprimée par esprit de charité et non pour ton avantage personnel. Va te mettre au pied du trône d'Angleterre; Richard écoutera mon appel de la sentence de ces hommes cruels.»