«Jamais, Rébecca! dit fièrement le templier. Si je dois renoncer à mon ordre, c'est pour toi seule que j'y renoncerai. Si tu rejettes mon amour, l'ambition me restera; il ne faut pas que je perde de tous les côtés. Moi! abaisser mon cimier devant Richard! Solliciter un don de ce coeur altier et orgueilleux! Jamais, Rébecca; jamais je ne placerai à ses pieds l'ordre du Temple en ma personne. Je puis renoncer à mon ordre; mais le dégrader, mais l'avilir, non, jamais!»
«Que Dieu, dans sa bonté, daigne me soutenir, dit Rébecca, car je n'ai guère de secours à espérer de la part des hommes.»--«C'est la vérité, dit Bois-Guilbert, car toute fière que tu es, ma fierté est égale à la tienne. Si j'entre dans la lice, la lance en arrêt, il n'est pas de considération humaine qui puisse m'empêcher de faire usage de toute la force de mon bras, et alors pense au sort qui t'attend. Périr de la mort des plus grands criminels; être consumée au milieu des flammes d'un bûcher; savoir que tes cendres seront dispersées à travers les élémens dont nos corps sont mystiquement composés; pas un atome ne restera de cette organisation, toute gracieuse que nous puissions la représenter dans son éclat de mouvement et de vie, Rébecca, il n'est pas au pouvoir de la femme de s'arrêter à une pareille idée; tu céderas à mes instances; tu écouteras mon amour.»
«Bois-Guilbert, répondit la juive, tu ne connais pas le coeur de la femme, ou tu n'as jamais conversé qu'avec celles qui avaient perdu leurs plus nobles sentimens. Je te dis, fier templier, que jamais, dans tes batailles les plus sanglantes, tu n'as fait preuve d'un courage comparable à celui qu'a déployé la femme, quand il était commandé par l'affection ou le devoir. Moi-même, je suis une femme élevée avec tous les soins de la tendresse, naturellement timide dans le danger, et impatiente dans la douleur; et cependant, lorsque nous entrerons l'un et l'autre dans la lice, toi pour combattre, et moi pour souffrir, je sens au dedans de moi l'assurance que mon courage surpassera le tien. Adieu; je n'ai plus de paroles à perdre avec toi. Le peu de temps qui reste à la fille de Jacob à passer sur la terre doit être employé différemment. Elle doit chercher le consolateur, qui peut bien détourner les yeux de dessus son peuple, mais dont l'oreille est toujours ouverte au cri de celui qui le cherche avec ferveur et vérité.»
«C'est donc ainsi que nous nous séparons? dit le templier après quelques momens de silence; plût à Dieu que nous ne nous fussions jamais rencontrés, ou que tu fusses née noble et chrétienne! Oui, lorsque je te regarde, et que je pense quand et comment nous nous rencontrerons de nouveau, je voudrais pouvoir être membre de ta race dégradée, ma main comptant des shekels et transportant des lingots, au lieu de porter la lance et le bouclier, courbant la tête devant le dernier des nobles, et ne prenant un air terrible que pour le débiteur pauvre et insolvable; voilà, Rébecca, ce que je désirerais et à quoi je consentirais, pour passer ma vie avec lui, et pour éviter la part épouvantable que je dois avoir à ta mort.»
«Tu as dépeint le juif, dit Rébecca, tel que l'a rendu la persécution de ceux qui te ressemblent. Le ciel dans sa colère la chassé de son pays; mais l'industrie lui a ouvert le seul chemin à l'opulence et au pouvoir que l'oppression n'a pu lui fermer. Lis l'histoire du peuple de Dieu, et dis-moi si ceux par qui Jéhovah a opéré tant de merveilles parmi les nations étaient alors un peuple d'avares et d'usuriers. Sache aussi, orgueilleux chevalier, que nous comptons parmi nous des noms auprès desquels votre noblesse la plus ancienne n'est que comme la citrouille comparée au cèdre; des noms qui remontent à ces temps reculés où la divine présence faisait trembler le propitiatoire entre les chérubins, et qui ne tirent leur splendeur d'aucun prince de la terre, mais de la voix céleste qui ordonna à leurs pères de s'approcher le plus de la congrégation de la vision. Tels furent les princes de la maison de Jacob.»
Les joues de Rébecca se coloraient pendant qu'elle se vantait ainsi de l'ancienne gloire de ses ancêtres; mais ces couleurs s'évanouirent en soupirant: «tels étaient les princes d'Israël; mais à présent, tels ils ne sont plus; ils sont foulés aux pieds comme l'herbe fauchée et mêlée à la boue des grands chemins. Cependant il s'en trouve encore parmi eux qui ne démentent pas leur antique origine, et tu verras que la fille d'Isaac, fils d'Adonikam, est de ce nombre. Adieu; je n'envie ni tes honneurs achetés par des flots de sang, ni les barbares ancêtres venus des landes boréales, ni ta foi, qui est toujours dans ta bouche, et jamais dans ton coeur ou dans tes actions.»
«De par le ciel, un sort est jeté sur moi, s'écria le templier; je suis porté à croire que ce squelette vivant, notre grand-maître, a dit la vérité, et le regret avec lequel je me sépare de toi a quelque chose de surnaturel. Créature enchanteresse! ajouta-t-il en s'approchant plus près d'elle, mais d'un air respectueux; si jeune et si belle, si affranchie des craintes de la mort, et pourtant condamnée à mourir de la manière la plus cruelle et la plus ignominieuse: qui pourrait ne pas pleurer sur ton sort déplorable? Les larmes, qui depuis vingt ans étaient inconnues à mes yeux, les remplissent aujourd'hui pour toi, et je les sens couler sur mes joues en te considérant. C'en est donc fait, rien ne peut maintenant te sauver. Toi et moi nous ne sommes que les aveugles instrumens d'une fatalité irrésistible qui nous poursuit, comme deux vaisseaux poussés devant l'orage, luttant l'un contre l'autre pour s'abîmer ensemble et périr dans les flots. Pardonne-moi donc, et séparons-nous du moins en amis. J'ai vainement essayé d'ébranler ta résolution, et la mienne est également fixée comme les arrêts immuables du destin.»
«C'est ainsi, dit Rébecca, que les hommes rejettent sur le destin les suites de leurs violentes passions. Mais je vous pardonne, Bois-Guilbert, quoique vous soyez la cause de ma mort si prématurée. Il y a de grandes choses dont votre esprit était capable; mais c'est le jardin du paresseux, et l'ivraie s'y est mise pour étouffer la bonne semence.»
«Oui, Rébecca, dit le templier, je suis fier, indomptable; mais c'est ce qui m'a élevé au dessus des esprits vulgaires, des bigots et des lâches qui m'entourent. Je fus dès ma première jeunesse un enfant de la guerre, audacieux dans mes vues, ferme et invariable dans leur exécution: tel je serai toujours; impérieux, inébranlable et que rien ne pourrait faire dévier de ma route. L'univers en aura la preuve, mais tu m'as pardonné, n'est-ce pas, Rébecca?»--«Aussi librement que jamais victime pardonna à son bourreau.»--«Adieu donc, dit le templier,» et il quitta l'appartement.
Le commandeur Albert de Malvoisin attendait avec impatience dans une chambre contiguë le retour de Bois-Guilbert.--«Tu as tardé bien long-temps, lui dit-il; j'étais comme étendu sur des charbons ardens, par le désir que j'éprouvais de te revoir. Que serait-il arrivé si le grand-maître, ou Conrad son espion, fussent venus ici? j'aurais payé cher ma complaisance. Mais qu'as-tu donc, frère? tes pas sont chancelans, ton front est aussi sombre que la nuit[14]. Qu'as-tu donc, Bois-Guilbert?»--«Je suis, répondit le templier, dans le même état qu'un misérable condamné à mourir avant une heure. Non, par la sainte hostie, je suis encore plus mal, car il y en a qui dans une situation pareille quittent la vie aussi facilement qu'un vieil habit. Par le ciel, Malvoisin, cette jeune fille m'a désarmé et a détruit ma résolution. Je suis presque résolu d'aller trouver le grand-maître, et de lui déclarer que j'abjure l'ordre à sa barbe, et refuse de jouer le rôle cruel que sa tyrannie m'a imposé.»