«Nous nous retrouverons à Coningsburgh, dit-il à Ivanhoe, puisque c'est là que ton père Cedric doit célébrer les funérailles de son noble parent. Je voudrais voir vos amis saxons, cher Wilfrid, et me lier avec eux; tu m'y joindras, et je me charge de te réconcilier avec ton père.» À ces mots il reçut un affectueux adieu d'Ivanhoe, qui lui exprima le plus vif désir d'accompagner son libérateur; mais le chevalier noir n'y voulut pas consentir. «Demeure ici aujourd'hui, tu auras à peine assez de force pour voyager demain; je ne veux d'autre guide que l'honnête Wamba, qui jouera près de moi le rôle de moine ou celui de fou, selon l'humeur où je me trouverai.»
«Et moi, dit Wamba, je vous suivrai très volontiers; je désire vivement assister au banquet des funérailles d'Athelstane; car, s'il n'est pas splendide et nombreux, le défunt sortira du tombeau pour venir se prendre de querelle avec le cuisinier, son intendant et l'échanson: ce serait, vous l'avouerez, un spectacle assez amusant. Toutefois, sire chevalier, je prie votre valeur de m'excuser, et je compte sur elle pour faire ma paix avec Cedric, si mon esprit vient à faillir.»
«Et que pourrait ma faible valeur, mon cher bouffon, si ton esprit venait à échouer? apprends-moi cela.»--«L'esprit, noble chevalier, répliqua le bouffon, peut faire beaucoup; c'est un fripon vif et intelligent qui voit le côté faible de son voisin, qui en profite et se tient à l'écart si l'orage des passions vient à gronder trop haut; mais le courage est un compagnon vigoureux qui brise tout: il rame à la fois contre vent et marée, et poursuit son chemin malgré tous les obstacles. Et moi, bon chevalier, si je prends soin du tempérament de notre noble maître dans le beau temps, j'espère que vous vous en chargerez durant la tempête.»
«Sire chevalier du cadenas, puisque tel est votre plaisir de vous faire donner ce nom, dit Ivanhoe, je crains que vous n'ayez pris pour guide un fou bien bavard et bien importun; mais il connaît tous les sentiers de nos bois aussi bien que le meilleur des gardes qui les fréquentent; et le pauvre diable, comme vous l'avez pu voir, est aussi fidèle que l'acier qui ne rompt point.»--«S'il a le don de montrer le chemin, dit le chevalier, je ne serai point fâché qu'il le rende agréable. Adieu, mon cher Wilfrid, je te recommande de ne pas songer à te mettre en voyage avant demain.»
Parlant ainsi, il présenta sa main à Ivanhoe, qui la pressa contre ses lèvres; et prenant congé du prieur, il monta à cheval et partit avec son guide Wamba. Ivanhoe les suivit des yeux, jusqu'à ce que les arbres de la foret les eussent dérobés à ses regards, et il retourna au couvent. Mais peu d'instans après Wilfrid demanda à voir le prieur. Le vieillard vint en hâte, et s'informa avec inquiétude de l'état des blessures du chevalier.
«Je me trouve mieux, dit ce dernier, que je ne l'espérais; ma blessure est moins profonde que je ne l'avais cru d'abord, d'après la faiblesse où m'avait mis la perte de mon sang: peut-être que le baume employé pour la guérir a été efficace. Je me sens presque assez fort déjà pour porter une armure, et je suis tellement bien, que mes pensées me poussent à ne plus rester dans l'oisiveté plus long-temps.»--«À Dieu ne plaise, dit le prieur, que le fils de Cedric s'en aille de mon couvent avant que ses blessures ne soient cicatrisées! Ce serait une honte pour la communauté si je le souffrais.»--«Je ne songerais point à quitter votre demeure hospitalière, vénérable prieur, si je ne me sentais point capable de supporter la fatigue du voyage, et si je n'étais pas forcé de l'entreprendre.»--«Et qui donc peut vous obliger à un si prompt départ?» dit le prieur.--«N'avez-vous donc jamais, mon digne père, lui répondit le chevalier, ressenti de fâcheux pronostics auxquels il vous était impossible d'assigner aucune cause? N'avez-vous jamais trouvé votre esprit tout obscurci par des nuages, comme les paysages fantastiques qui apparaissent tout à coup dans les airs sous les feux du soleil, et qui annoncent la tempête? Croyez-vous que de semblables pressentimens soient indignes de notre attention, et ne soient pas comme des inspirations de nos anges gardiens, qui nous avertissent de quelques dangers imprévus?»
«Je ne saurais nier, dit le prieur en faisant un signe de croix, que le ciel n'ait ce pouvoir, et que de pareilles choses n'aient existé; mais alors de telles inspirations avaient un but visible et utile. Mais toi, blessé comme tu l'es, à quoi te servirait de suivre les pas de celui que tu ne peux aider, s'il était attaqué?»--«Prieur, dit Ivanhoe, vous vous trompez. Je me sens assez fort pour échanger un coup de lance contre quiconque voudrait me défier. Mais ne peut-il courir aucun autre péril où je pourrais le secourir autrement que par les armes? Il n'est que trop vrai que les Saxons n'aiment point la race normande. Et qui sait ce qui peut arriver s'il se présente au milieu d'eux, dans un moment où leurs coeurs sont irrités de la mort d'Athelstane, et où leurs têtes seront échauffées par les orgies du banquet funéraire? Je regarde cette apparition parmi eux comme très périlleuse, et je suis résolu de partager ou de prévenir le danger auquel il s'expose. Je te prie donc de me laisser partir sur un palefroi dont le pas soit plus doux que celui de mon destrier.»
«Assurément, dit le vénérable ecclésiastique, vous aurez ma propre haquenée; elle est accoutumée à l'amble, et son allure est aussi favorable au voyageur que la jument de l'abbé de Saint-Alban. Vous ne pourriez trouver une monture plus commode que Malkin, nom sous lequel je désigne ma bête, quand même vous prendriez le poulain du jongleur qui danse à travers les oeufs sans en briser aucun. Je la dois au prieur de Saint-Bees, et je vous promets que c'est un animal rempli d'intelligence, et qui ne souffrirait pas un fardeau incommode. J'empruntai un jour le Fructus temporum de l'abbé de Saint-Bees, et, je vous l'assure, elle ne voulut point franchir la porte du couvent que je n'eusse échangé l'énorme in-folio contre mon bréviaire.»--«Fiez-vous à moi, mon père, dit Ivanhoe, je ne l'accablerai point d'un trop lourd fardeau, et si Malkin me provoque au combat, je vous certifie que j'en saurai triompher.»
Gurth arriva dans ce moment, et attacha aux talons du chevalier une paire de grands éperons dorés propres à convaincre le cheval le plus rétif que le meilleur parti à prendre est de se conformer aux volontés du cavalier. Cette vue inspira des craintes au prieur pour sa chère monture, et il commença à se repentir intérieurement de sa courtoisie. «J'ai oublié, dit-il, de vous prévenir, sire chevalier, que ma mule se cabre au premier coup d'éperon. Il vaudrait mieux que vous prissiez dans la grange la mule de notre pourvoyeur. Je puis l'envoyer chercher, et elle sera prête en moins d'une heure. Elle ne saurait être que fort douce, ayant fait récemment toute notre provision de bois pour l'hiver, et ne recevant jamais un grain d'avoine.»--«Je vous remercie, révérend père, mais je m'en tiendrai à votre première offre, puisque déjà votre Malkin est sortie et a franchi la porte principale. Gurth portera mon armure, et pour le reste, soyez bien sûr que le dos de Malkin ne sera point chargé, et qu'elle n'aura aucune raison à alléguer pour lasser ma patience. Maintenant recevez mes adieux.»
Ivanhoe descendit l'escalier plus vite et plus aisément que sa blessure ne l'eût fait espérer, et il sauta lestement sur la mule, joyeux d'échapper à l'importunité du prieur qui le suivait aussi vite que son âge et son embonpoint le permettaient, tantôt chantant la louange de Malkin, tantôt recommandant au chevalier de ne la point trop fatiguer. «Elle est dans l'âge le plus dangereux pour les jumens comme pour les filles, dit le prieur en riant lui-même du bon mot; elle est dans sa quinzième année.»