Ivanhoe qui songeait à toute autre chose qu'aux importans avis et aux facéties du prieur, et qui ne voulait pas entendre davantage ces réflexions bizarres sur la mule, le poids qu'elle devait porter et le pas qu'elle devait tenir, donna sur-le-champ à Malkin le signal du départ, au moyen d'un coup d'éperon au flanc, et il prescrivit à Gurth de le suivre. Pendant qu'à travers la foret il suivait le chemin de Coningsburgh, en allant à la trace du chevalier noir, le prieur se tenant à la porte du couvent l'accompagnait des yeux, et criait: «Sainte Marie! comme ils sont vifs et impétueux ces hommes de guerre! je voudrais bien ne lui avoir pas confié Malkin; car, perclus comme je le suis, par un rhumatisme, que deviendrai-je s'il lui arrive malheur? Et, cependant, ajouta-t-il après une seconde réflexion, comme je n'épargnerais pas mes vieux membres ni mon sang pour la bonne cause de la vieille Angleterre, Malkin doit aussi courir le même hasard, et il peut arriver qu'ils jugent notre pauvre couvent digne de quelque magnifique donation; du moins qu'ils envoient au vieux prieur un jeune cheval habitué au pas. S'ils ne font rien de tout cela, car les grands oublient souvent les services des petits, je me trouverai suffisamment récompensé, en songeant que j'ai rempli mon devoir. Mais il est temps de faire sonner la cloche pour appeler les frères au déjeuner du réfectoire; c'est un appel auquel ils obéissent plus volontiers qu'à celui des matines[15].»
[Note 15: ][(retour) ]Ceci rappelle les vers du Lutrin de Boileau:
«Ces chanoines vermeils et brillans de santé
S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté;
Sans sortir de leurs lits, plus doux que leurs hermines,
Ces pieux fainéans faisaient chanter matines,
Veillaient à bien dîner, et laissaient en leur lieu
À des chantres gagés le soin de louer Dieu.»
Ch. Ier.
Walter Scott a la tête pleine des ouvrages de nos meilleurs écrivains; mais il ne les cite point: il croit peut-être que sa nationalité en souffrirait.
À ces mots le prieur revint en clopinant[16] vers le réfectoire, afin de présider à la distribution du stockfish et de l'ale qu'on venait de servir pour le repas des frères. Haletant et grave, il s'assit à table, et laissa échapper quelques mots des avantages que le couvent pouvait espérer et des services que lui-même venait de rendre, lesquels, dans une autre circonstance, eussent attiré l'attention générale. Mais le stockfish était fort salé, l'ale assez bonne, et les mâchoires des frères commensaux trop occupées pour qu'ils pussent laisser quelque usage à leurs oreilles; de sorte que nul des anachorètes ne fut tenté de réfléchir sur les discours mystérieux de leur supérieur, excepté le frère Diggory[17], qui était affligé d'un atroce mal de dents et ne pouvait mâcher que d'un coté de la bouche.
[Note 16: ][(retour) ]Hobbled back, clopine pour le retour, expression que M. Defauconpret a rendue par «il reprit à pas lents le chemin,» ce qui n'est pas, je crois, reproduire un des traits les plus caractéristiques de l'abbé.A. M.
[Note 17: ][(retour) ]Digged, creusé; gory, plein de mauvais sang; comme qui dirait, le frère de triste figure.A. M.
Pendant ce temps, le chevalier noir et son guide parcouraient tranquillement l'obscurité de la forêt. Tantôt le bon chevalier fredonnait à demi-voix des chansons qu'il avait retenues de quelque troubadour amoureux, tantôt il encourageait par ses questions le penchant naturel de Wamba au babil, de manière que leur conversation était un mélange assez bizarre de chants et de quolibets. Nous essaierons d'en offrir une idée au lecteur. Il faut vous représenter ce chevalier comme nous l'avons déjà dépeint: haut de taille, vigoureusement constitué, ayant de larges épaules, et monté sur un cheval noir qui semblait avoir été choisi tout exprès pour le fardeau qu'il devait supporter; le cavalier avait levé la visière de son casque pour respirer plus librement, mais la mentonnière en était fermée, de façon qu'il eût été difficile de distinguer ses traits. On voyait pourtant des joues pleines et vermeilles, quoique brunies par le soleil de l'orient, et de grands yeux bleus qui étincelaient sous l'ombre formée par sa visière levée; du reste, toute la physionomie et la contenance du chevalier annonçaient une gaieté insouciante, une confiance affranchie de toute crainte, un esprit aussi peu fait à prévoir le danger que prompt à le défier quand il se présentait, et qu'il attendait sans étonnement, la principale de ses pensées ou de ses occupations ayant été la guerre et les aventures périlleuses.
Le bouffon portait ses vêtemens ordinaires; mais les derniers événemens dont il avait été témoin l'avaient déterminé à substituer à son sabre de bois une espèce de couteau de chasse bien affilé, et un petit bouclier, objets dont il s'était assez bien servi, malgré sa profession, dans la tour de Torquilstone, le jour de la ruine de ce château. Il est vrai que l'infirmité du cerveau de Wamba ne consistait guère qu'en une sorte d'impatience irritable qui ne lui permettait ni de rester long-temps dans la même posture, ni de suivre un certain cours d'idées, quoiqu'il sût s'acquitter à merveille de ce qui n'exigeait qu'une attention de quelques minutes, et qu'il saisît parfaitement tout ce qui fixait un moment son intelligence.
Dans la circonstance actuelle il changeait perpétuellement de situation sur son cheval; tantôt sur le cou, tantôt sur la croupe de l'animal; d'autres fois les deux jambes pendantes du même côté, ou la face tournée vers la queue; enfin remuant sans cesse, et tourmentant de mille façons la pauvre bête, qui finit par se cabrer et le jeter sur le gazon, accident qui n'eut d'autre suite que d'éveiller le rire du chevalier et de forcer son guide à demeurer plus tranquille.
Au point de leur voyage où nous revenons à eux, ils étaient occupés à chanter un virelai, où le bouffon mêlait un refrain moitié rauque moitié doux au savoir plus grand du chevalier de Fetterlock ou du cadenas[18]. Voici quel était ce virelai;
LE CHEVALIER.