Quand le premier moment de surprise fut passé, Wilfrid Ivanhoe demanda au grand-maître, comme juge du champ-clos, s'il avait agi avec justice et honneur dans le combat.--«Tout a été fait avec honneur et justice, répondit le grand-maître. Je déclare la jeune fille innocente et libre. Les armes et le corps du chevalier qui a perdu la vie sont au vainqueur.»--«Je ne veux pas le dépouiller de son armure, dit le chevalier d'Ivanhoe, ni livrer ses restes à l'infamie; il a combattu pour la chrétienté; c'est le bras de Dieu et non une main terrestre qui aujourd'hui lui a fait mordre la poussière: seulement, que ses obsèques ne soient que celles d'un homme qui est mort pour une injuste cause. Quant à cette jeune fille.....» Il fut interrompu par le bruit occasionné par des pieds de chevaux dont le nombre et la rapidité faisaient trembler la terre devant eux, et à la tête desquels le chevalier noir entra dans la lice: une troupe d'hommes d'armes le suivait, et chaque cavalier était armé de pied en cap.--«Je viens trop tard, dit-il, promenant ses regards autour de lui: ce Bois-Guilbert m'appartenait. Était-ce à toi, Ivanhoe, de te charger de cette aventure; à toi, qui te tiens à peine sur tes arçons? Le ciel, ô mon souverain! répliqua Ivanhoe, a frappé ce superbe; il eût été trop honoré de mourir de votre main.»--«Que la paix soit avec lui! dit Richard en regardant le corps gisant sur le sable; c'était un courtois chevalier, et comme un chevalier il est mort dans son armure. Mais le temps presse: Bohun, fais ton devoir!» Un des chevaliers qui composait la suite du roi s'avança, et, mettant la main sur l'épaule de Malvoisin: «Je t'arrête, dit-il; tu es accusé de haute-trahison.»
Le grand-maître jusqu'alors était resté immobile d'étonnement à l'aspect de cette troupe de guerriers; il se remit, et la parole lui revint: «Qui a l'audace de porter la main sur un chevalier du Temple de Sion, dans l'enceinte même de sa propre commanderie, et en présence du grand-maître? De quelle autorité se permet-on un pareil outrage?»--«Par la mienne, répliqua le chevalier; c'est moi qui l'arrête, moi Henri Bohun, comte d'Essex, lord haut constable d'Angleterre.»--«Et il arrête Malvoisin, dit le roi levant sa visière, par l'ordre de Richard Plantagenet, ici présent. Conrad Mont-Fichet, il est heureux pour toi de n'être point né mon sujet; pour toi, Malvoisin, attends-toi de mourir avec ton frère Philippe avant que le monde soit plus vieux d'une semaine[26].»--«Je résisterai à ta sentence, dit le grand-maître.»--«Orgueilleux templier, dit le roi, tu ne le peux; lève les yeux et regarde le royal étendard qui flotte sur les tours au lieu de la bannière de ton ordre. De la prudence, Beaumanoir; ne fais point une vaine résistance. Ta main est dans la gueule du lion.»--«J'en appellerai à Rome, dit le grand-maître, contre cette usurpation des immunités et des priviléges de notre ordre.»--«Soit, répondit le roi; mais, pour l'amour de toi, je te conseille de ne me plus parler d'usurpation. Dissous ton chapitre; va-t'en avec tes compagnons, et cherche quelque commanderie, si c'est possible d'en trouver une qui ne soit pas un réceptacle de traîtres et de conspirateurs contre le roi d'Angleterre, à moins que tu ne préfères rester pour jouir de notre hospitalité et admirer notre justice.»--«Être un hôte dans une maison où je devrais commander, répliqua le templier, jamais! Chapelains, entonnez le psaume: Quare fremuerunt gentes!... Chevaliers, écuyers, milice du Temple saint, tenez-vous prêts à suivre la bannière du Baucéan!»
[Note 26: ][(retour) ] Il me semble que M. Defauconpret n'a pas bien rendu cette phrase si caractéristique, en lui substituant l'expression commune «avant que huit jours soient écoulés.»A. M.
Le grand-maître prononça ces mots avec autant de dignité qu'en eût mis le roi d'Angleterre lui-même, et inspira du courage à ses compagnons étonnés et stupéfaits. Ils se pressèrent autour de lui comme des moutons autour du chien qui les garde, lorsqu'ils entendent hurler un loup; mais ils étaient loin d'en avoir la timidité: leurs sourcils froncés marquaient l'indignation, et au défaut de leur langue qu'ils enchaînaient, leurs yeux lançaient la menace: ils sortirent tous ensemble de la lice et formèrent un front terrible hérissé de lances. Les manteaux blancs des chevaliers s'y faisaient remarquer parmi leurs partisans vêtus d'habits d'une sombre couleur, comme la frange colorée et brillante d'un nuage obscur[27]. La multitude qui avait poussé des clameurs de réprobation, devint calme et silencieuse à l'aspect de ce corps formidable et vaillant, et se retira à une certaine distance en arrière devant leur ligne imposante.
[Note 27: ][(retour) ] Cette belle comparaison est omise dans la traduction de M. Defauconpret.A. M.
Dès que le comte d'Essex vit leur contenance et leur phalange serrée, il piqua son cheval de bataille, et courut à toute bride se mettre à la tête de sa troupe pour faire front à cette masse formidable. Richard, comme s'il était fier du danger que provoquait sa présence, s'avança seul, et galopant sur la ligne des templiers, il criait à voix haute: «Sires chevaliers, parmi tant de braves que vous êtes, s'en trouve-t-il un qui veuille rompre une lance avec Richard? Milice du Temple saint, vos dames ont le teint bien hâlé, s'il n'en est point une seule qui soit digne d'une lance brisée en son honneur.»
«Les frères du Temple saint, dit le grand-maître poussant son cheval en avant, ne combattent point pour une cause si futile et si profane; Richard d'Angleterre ne trouvera pas un templier qui, en ma présence, croisera sa lance avec la sienne. Le pape et les princes de l'Europe seront les juges de notre querelle, et c'est à eux seuls que nous nous en remettrons, pour savoir si un prince chrétien a bien agi en s'attachant à la cause que tu viens d'embrasser. Ne nous attaque point, et nous sommes prêts à nous retirer sans vous attaquer. Nous laissons à ton honneur le soin des armes et des biens de notre ordre, que nous abandonnons, et à ta conscience le scandale et l'injure dont la chrétienté t'est redevable aujourd'hui.» À ces mots, et sans attendre de réponse, le grand-maître donna le signal du départ. Les trompettes sonnèrent une marche orientale, d'un caractère sauvage, dont se servaient ordinairement les templiers en campagne. Ils rompirent la ligne, puis se formèrent en colonne; ils partirent à pas lents et serrés, autant qu'il était possible aux chevaux, comme pour montrer que, s'ils se retiraient, c'était pour obéir à l'ordre de leur grand-maître, et non par crainte. «Par l'éclat du front de Notre-Dame! dit le roi Richard, c'est dommage que ces templiers ne soient pas si sûrs qu'ils sont vaillans et disciplinés.» La foule, comme un roquet timide qui attend pour aboyer que l'objet de sa frayeur ait disparu, poursuivit de ses clameurs les templiers qui s'éloignaient.
Durant le tumulte qui accompagna leur retraite, Rébecca ne vit et n'entendit rien, dans les bras de son vieux père qui la serrait contre son sein, privée de ses sens, égarée, et n'étant point encore sûre du changement de scène qui venait d'avoir lieu; mais un mot d'Isaac la rendit bientôt à elle.
«Allons, dit-il, ma chère fille, trésor que je viens de recouvrer, allons nous jeter aux pieds du bon jeune homme.»--«Non, repartit Rébecca, non, non, non; je n'oserais lui parler en ce moment. Hélas! je lui dirais peut-être plus que... Non, mon père, fuyons sur l'heure ce lieu dangereux.»--«Quoi! ma fille, dit Isaac, quitter si brusquement celui qui, la lance à la main, et le bouclier au bras, a volé comme le brave des braves à ta délivrance, ne faisant nul cas de la vie, toi la fille d'un peuple étranger! C'est un service digne d'une reconnaissance éternelle.»
«C'est, c'est... une reconnaissance éternelle... sans bornes, une reconnaissance.... Il recevra mes remerciemens au delà... mais pas à présent... Par l'amour de ta bien-aimée[28] Rachel, mon père, rends-toi à ma prière... pas à présent.»--«Mais, dit Isaac en insistant, on dira que des chiens sont plus reconnaissans que nous.»--«Ne voyez-vous donc pas, mon bien-aimé père, qu'il est à cette heure avec le roi Richard, et que...»--«Cela est vrai, bonne et prudente Rébecca, partons d'ici! partons d'ici!... Il manquera d'argent, car il arrive de Palestine, et même, comme on le dit, de prison, et il ne manquera pas de prétexte pour m'en arracher, ne serait-ce que mon simple trafic avec son frère Jean. Allons-nous-en, ma fille, allons-nous-en.»