[Note 28: ][(retour) ] Image charmante et biblique omise par M. Defauconpret. L'aimable Rachel jetée dans le fond de ce tableau y produit le plus doux effet. Rachel en hébreu signifie, si je ne me trompe, brebis de Dieu. D'où vient que ce traducteur trouble pour ainsi dire la paix de cette tendre prière de Rébecca par cette phrase parasite, un anathème: Que le dieu de Jacob me punisse s'il ne la possède pas tout entière!A. M.
Et à son tour, pressant sa fille de sortir, il s'en alla avec elle; et comme il l'avait déjà prévu, il la conduisit dans la maison du rabbin Nathan. Les événemens de la journée, dont la juive n'avait point rempli la moindre partie, avaient à peine attiré l'attention de la populace, qui ne s'aperçut point de son départ, tout occupée qu'elle était du chevalier noir. La foule remplissait les airs de ces cris: «Vive Richard Coeur-de-Lion! Mort aux templiers usurpateurs!» «Malgré toute cette apparence de loyauté, dit Ivanhoe au comte d'Essex, le roi a fort bien fait de prendre ses précautions en gardant auprès de lui ta personne, et en s'entourant de tes fidèles compagnons.» Le comte sourit et secoua la tête. «Brave Ivanhoe, toi qui connais si bien notre maître, dit-il, penses-tu que ce soit lui qui ait pris cette précaution? Je marchais sur York, ayant eu connaissance que le prince Jean y avait rassemblé le gros de ses partisans, lorsque je rencontrai le roi Richard qui, de même qu'un véritable chevalier errant, arrivait au galop pour terminer l'aventure du templier et de la juive, et cela par la seule force de son bras; et je l'accompagnai avec ma troupe, bien qu'il ne le voulût pas.»
«Et qu'y a-t-il de nouveau à York, brave comte? dit Ivanhoe. Les rebelles s'attendent-ils à nous y voir?»--«Pas plus que la neige de décembre n'attend le soleil de juillet, dit le comte; ils sont dispersés; et qui pensez-vous qui nous apporta cette nouvelle? ce fut Jean lui-même.»--«Le traître! l'ingrat! l'insolent traître! dit Ivanhoe; Richard n'a-t-il pas donné des ordres pour qu'on l'arrête?»--«Il l'a reçu, répondit le comte, comme s'il l'eût rencontré après une partie de chasse; mais remarquant les regards d'indignation que nous attachions sur le prince: «Tu vois, mon frère, dit-il, que j'ai avec moi des hommes exaspérés. Tu feras bien d'aller trouver notre mère, de lui porter les témoignages de ma respectueuse affection, et de rester auprès d'elle jusqu'à ce que les esprits soient un peu pacifiés.»--«Et c'est là tout ce qu'il a dit? répliqua Ivanhoe. Ne dirait-on pas que ce prince appelle la trahison par sa clémence?»
«Oui, sans doute, dit le comte, comme celui-là appelle la mort, qui se présente au combat avec une blessure qui n'est pas encore guérie.»--«Fort bien répliqué, dit Ivanhoe; rappelez-vous cependant que ce n'est que ma vie que je hasardais, au lieu que Richard compromettait le bien-être de ses sujets.»
«Ceux qui se montrent aussi insoucians à l'égard de leurs propres intérêts, répondit d'Essex, font rarement attention à ceux des autres. Mais hâtons-nous de nous rendre au château, car Richard se propose de punir quelques uns des agens subalternes de la conspiration, quoiqu'il ait pardonné à celui qui en était le chef.»
D'après les procédures qui eurent lieu à cette occasion, et qui sont rapportées tout au long dans le manuscrit de Wardour, il paraît que Maurice de Bracy passa la mer, et entra au service de Philippe de France. Quant à Philippe de Malvoisin, et à son frère Albert, ils furent exécutés, tandis que Waldemar Fitzurse, qui avait été l'ame de la conspiration, n'encourut d'autre peine que celle du bannissement, et que le prince Jean, en faveur de qui elle avait été organisée, ne reçut même pas de reproches de la part de son frère. Au reste, personne ne plaignit les deux Malvoisin, qui subirent une mort qu'ils n'avaient que trop justement méritée par plusieurs actes de fausseté, de cruauté et d'oppression.
Peu de temps après le combat judiciaire, le Saxon Cedric fut mandé à la cour de Richard, qui la tenait alors à York, dans la vue de rétablir l'ordre au sein des comtés où il avait été troublé par l'ambition de son frère. Cedric pesta et tempêta plus d'une fois en recevant ce message; néanmoins il ne refusa pas de se rendre. Au fait, le retour de Richard avait mis fin à toutes les espérances qu'il avait conçues de rétablir la dynastie saxonne sur le trône d'Angleterre; car quelque force qu'ils eussent pu parvenir à organiser, en supposant qu'une guerre civile eût éclaté, il était évident qu'il n'y avait aucun heureux résultat à espérer dans un moment où la couronne ne pouvait être disputée à Richard, jouissant de la plus grande popularité, tant par ses qualités personnelles que par ses exploits militaires, quoique les rênes de son gouvernement fussent tenues avec une insouciance et une légèreté qui se rapprochaient tantôt d'un excès d'indulgence, tantôt d'un odieux despotisme.
D'ailleurs il n'avait pu échapper à l'observation de Cedric, quelque révoltante qu'elle lui parût, que son projet d'une union complète et absolue entre les individus qui composaient la nation saxonne, par le mariage de Rowena et d'Athelstane, était maintenant devenue impossible à cause du renoncement des deux parties intéressées. D'ailleurs, c'était là un événement que, dans son zèle ardent pour la cause saxonne, il n'avait ni prévu ni pu prévoir; et même lorsque l'espèce d'éloignement de l'un pour l'autre se fut manifesté d'une manière aussi claire, et pour ainsi dire aussi publique, il pouvait à peine se figurer qu'il fût possible que deux personnes saxonnes de nation pussent ne pas sacrifier leurs sentimens personnels, et ne pas former une alliance aussi nécessaire au bien général de la nation. Mais le fait n'en était pas moins certain. Rowena avait toujours témoigné une sorte d'aversion pour Athelstane, et maintenant celui-ci ne s'était pas expliqué moins positivement en déclarant qu'il ne donnerait plus de suite à la demande qu'il avait formée de la main de Rowena. Ainsi l'obstination naturelle de Cedric céda à de pareils obstacles, et recula devant l'idée d'avoir à conduire à l'autel, tenant l'un et l'autre de chaque main, deux êtres qui ne se laissaient traîner qu'avec la plus grande répugnance. Il fit néanmoins une dernière et vigoureuse attaque contre Athelstane; mais il trouva ce rejeton ressuscité de la royauté saxonne occupé, comme le sont de nos jours certains gentilshommes campagnards, à une guerre furieuse et opiniâtre avec le clergé.
Il paraît qu'après toutes les menaces contre l'abbaye de Saint-Edmond, l'esprit de vengeance d'Athelstane, cédant partie à son arrogance naturelle, partie aux prières de sa mère Édith, attachée comme beaucoup d'autres dames de cette époque à l'ordre du clergé, avait borné son ressentiment en faisant enfermer l'abbé et ses moines dans le château de Coningsburgh[29], pour y être soumis à une diète rigoureuse pendant trois jours. L'abbé, qu'une telle atrocité avait mis en fureur, menaça le noble Athelstane d'une excommunication, et il dressa une liste horrible des souffrances d'entrailles ou d'estomac qu'il avait endurées lui et ses moines, par suite de l'emprisonnement tyrannique et injuste qu'ils avaient subi. Athelstane avait la tête si remplie des moyens de résister à la persécution monacale, que Cedric reconnut ne plus y trouver de place pour aucune autre idée. Lorsque le nom de Rowena fut prononcé, l'ami de Cedric le pria de lui laisser vider une pleine coupe de vin à la santé de la belle Saxonne et à celle de celui qui devait être bientôt son époux, c'est-à-dire Ivanhoe. C'était donc un cas désespéré, il n'y avait plus rien à faire d'Athelstane; ou, pour parler comme Wamba, en employant sa phrase saxonne arrivée jusqu'à nous, c'était un coq qui ne voulait plus se battre.
[Note 29: ][(retour) ]Il n'est peut-être pas inutile d'expliquer à ceux de nos lecteurs qui ne le sauraient point, que le mot saxon Coningsburgh veut dire château du roi: ce qui rappelle le nom de Koenisberg, une des villes ou résidences royales de Prusse. Templestowe signifie également demeure du Temple.A. M.