—Sortir du château à l'instant, et courir vous. Jeter aux pieds de cet être qui, dans une situation en apparence si méprisable, possède une influence presque absolue sur votre destinée. Les convives et les domestiques ne songent qu'à se divertir. Les chefs sont enfermés et s'occupent du plan de leur conjuration. Mon cheval est sellé, je vais en préparer un pour vous. La plaine de Mucklestane n'est pas éloignée d'ici. Nous pourrons être rentrés avant qu'on s'aperçoive de votre absence. Venez me joindre dans deux minutes à la petite porte du jardin… Ne doutez ni de ma prudence ni de ma fidélité. N'hésitez pas à faire la démarche qui peut seule vous préserver du malheur de devenir l'épouse de sir Frédéric Langley.

—Un malheureux qui se noie, dit Isabelle, s'attache au plus faible rameau. D'ailleurs, monsieur Ratcliffe, je vous ai toujours regardé comme un homme plein d'honneur et de probité; je m'abandonne donc à vos conseils. Je vais aller vous joindre à la porte du parc.

Dès que M. Ratcliffe fut sorti, elle tira les verrous de sa porte, et, descendant par un escalier dérobé qui donnait dans son cabinet de toilette, dont elle ferma pareillement la porte, et dont elle mit la clé dans sa poche, elle se rendit dans le jardin. Il fallait pour y arriver qu'elle passât près de la chapelle du château: elle entendit les domestiques occupés à la préparer, et elle reconnut la voix d'une servante qui disait:

—Épouser un pareil homme! Oh ma foi! tout, plutôt qu'un pareil sort.

—Elle a raison, pensa Isabelle, elle a raison! tout, plutôt que ce mariage; et elle arriva bientôt à la porte du jardin. M. Ratcliffe l'y attendait avec deux chevaux, et ils se mirent en marche vers la hutte du solitaire.

—Monsieur Ratcliffe, dit Isabelle, plus je réfléchis sur ma démarche, plus elle me paraît inconséquente. Le trouble et l'agitation de mon esprit ont pu seuls me déterminer à me la permettre. Mais réfléchissez-y bien! ne ferions-nous pas mieux de retourner au château?… Je sais que cet homme est regardé par le peuple comme un être doué d'une puissance surnaturelle, comme ayant commerce avec les habitants d'un autre monde; mais vous devez bien penser que je ne puis partager de telles idées, et que si j'avais la faiblesse d'y croire, la religion m'empêcherait d'avoir recours à de tels moyens.

—J'aurais espéré, miss Vere, dit Ratcliffe, que mon caractère et ma façon de penser vous étaient assez connus pour que vous me crussiez incapable d'ajouter foi à de pareilles absurdités.

—Mais de quelle manière un être en apparence si misérable peut-il avoir le pouvoir de me secourir?

—Miss Vere, répondit Ratcliffe après un moment de réflexion, je suis lié par la promesse d'un secret inviolable. Il faut que, sans exiger de moi d'autre explication, vous vous contentiez de l'assurance solennelle que je vous donne qu'il en a le pouvoir, si vous parvenez à lui en inspirer la volonté; et je ne doute pas que vous n'y réussissiez.

—J'ai en vous une confiance sans bornes, monsieur Ratcliffe; mais ne pouvez-vous pas vous tromper vous-même?