—Je continue donc. Il finit par devenir l'être le plus ingénieux à se tourmenter. Le rire des gens du peuple qu'il rencontrait dans les rues, le tressaillement d'une, jeune fille qui le voyait en compagnie pour la première fois, étaient des blessures mortelles pour son coeur. Il n'existait que deux personnes sur la bonne foi et sur l'amitié desquelles il parût compter: l'une était la jeune fille qu'il devait épouser; l'autre un ami qui paraissait lui être sincèrement attaché, et qu'il avait comblé de bienfaits. Le père et la mère de ce malheureux si disgracié de la nature moururent à peu d'intervalle l'un de l'autre, et leur mort retarda la célébration de son mariage, dont l'époque avait été fixée. La future épouse ne changea pourtant pas de détermination, et ne fit aucune objection lorsque, après les délais convenables, il lui proposa d'arrêter le jour de leur union. Il recevait chez lui presque journellement l'ami dont je vous ai parlé. Sa malheureuse étoile voulut qu'il acceptât l'invitation que lui fit cet ami d'aller passer quelques jours chez lui. Il s'y trouva des hommes qui différaient d'opinions politiques. Un soir, après une longue séance à table, les têtes étant échauffées par le vin, une querelle sérieuse survint, plusieurs épées furent tirées à la fois, le maître de la maison fut renversé et désarmé par un de ses convives; il tomba aux pieds de son ami. Celui-ci, quelque contrefait qu'il soit, est doué par la nature d'une grande force, il a des passions violentes; il crut son ami mort, il tira son épée, et perça le coeur de son antagoniste. Il fut arrêté, jugé, et condamné à un an d'emprisonnement, comme coupable d'homicide sans préméditation. Cet événement l'affecta d'autant plus vivement, que celui qu'il avait tué jouissait de la meilleure réputation, et qu'il n'avait tiré l'épée que pour se défendre et à la dernière extrémité. Depuis ce moment, je remarquai…—je veux dire on remarqua que la teinte de misanthropie qu'il avait toujours eue se rembrunissait encore; que le remords, sentiment qu'il était incapable de supporter, ajoutait à sa susceptibilité naturelle; enfin que toutes les fois que le meurtre qu'il avait commis, dans un premier mouvement de colère, se représentait à son imagination, il tombait dans des accès de frénésie qui faisaient craindre un égarement d'esprit.—Son année d'emprisonnement expira. Il se flattait qu'il allait trouver près d'une tendre épouse et d'un ami chéri l'oubli de ses maux, la consolation de ses peines: il se trompait. Il les trouva mariés ensemble. Il ne put résister à ce dernier coup: c'était le dernier câble qui retient un navire, et qui, en se rompant, le laisse exposé à la fureur de la tempête. Sa raison s'aliéna. Il fallut le placer dans une maison destinée aux infortunés qui sont dans cette funeste position; mais son faux ami, qui, par son mariage, était devenu son plus proche parent, fit durer sa détention long-temps après que la cause n'en existait plus, afin de conserver la jouissance des biens immenses du malheureux. Il yavait un homme qui devait tout à cette victime de l'injustice. Il n'avait ni crédit, ni puissance, ni richesses; mais il ne manquait ni de zèle, ni de persévérance: après de longs efforts, il finit par obtenir justice; l'infortuné fut remis en liberté et rétabli dans la possession de ses biens. Ses richesses s'augmentèrent même de toutes celles de la femme qu'il devait épouser: elle mourut sans enfants mâles, et elles lui appartenaient comme son héritier par substitution; mais la liberté n'avait plus de prix à ses yeux, et sa fortune, qu'il méprisait, ne fut plus pour lui qu'un moyen de se livrer aux bizarres caprices de son imagination. Il avait renoncé à la religion catholique; mais peut être-quelques-unes de ses doctrines continuaient-elles à exercer leur influence sur son âme, qui parut désormais ne plus connaître que les inspirations du remords et de la misanthropie. Depuis lors, il a mené alternativement la vie errante d'un pèlerin et celle d'un ermite, s'imposant les privations les plus sévères, non par un principe de dévotion, mais par haine du genre humain. Tous ses discours annoncent l'aversion la plus invétérée contre les hommes, et toutes ses actions tendent à les soulager: jamais hypocrite n'a été plus ingénieux à donner de louables motifs aux actions les plus condamnables, qu'il l'est à concilier avec les principes de sa misanthropie des actions qui prennent leur source dans sa générosité naturelle et dans la bonté de son coeur.
—Mais encore une fois, dit Isabelle, ce portrait représente un homme dont la raison est dérangée.
—Je ne prétends pas vous dire que toutes ses idées soient parfaitement saines. Il tient quelquefois des propos qui feraient croire à tout autre qu'à… qu'à celui qui seul le connaît parfaitement, que son esprit est égaré; mais non, ce n'est qu'une suite du système qu'il s'est formé, et dont je suis convaincu qu'il ne se départira jamais.
—Mais encore une fois, monsieur Ratcliffe, vous me faites là le portrait d'un homme en démence.
—Nullement, reprit Ratcliffe. Que son imagination soit exaltée, je n'en disconviendrai pas; je vous ai déjà dit qu'il a eu quelquefois comme des paroxysmes d'aliénation mentale; mais je parle de l'état habituel de son esprit: il est irrégulier et non dérangé; les ombres en sont aussi bien graduées que celles qui séparent la lumière du jour des ténèbres de la nuit. Le courtisan qui se ruine pour un vain titre ou un pouvoir dont il ne saurait user en homme sage, l'avare qui accumule ses inutiles trésors, et le prodigue qui dissipe les siens, sont tous un peu marqués au coin de la folie. Les criminels, qui le sont devenus malgré leur propre horreur du forfait et la certitude du supplice qui les attend, rentrent dans mon observation; et toutes les violentes passions, aussi bien que la colère, peuvent être appelées de courtes folies.
—Voilà bien une philosophie excellente, répondit miss Vere; mais pardonnez-moi si elle ne suffit pas pour me rassurer. Je tremble de visiter à une telle heure quelqu'un dont vous ne pouvez vous-même que pallier l'extravagance.
—Recevez donc mon assurance solennelle que vous ne courez pas le moindre danger. Mais je ne vous ai pas encore parlé d'une circonstance qui va peut-être vous alarmer plus que tout le reste; et c'est même pour cela que je ne l'ai pas mentionnée plus tôt… Maintenant que nous voici près de sa retraite,—il ne m'est pas possible de vous accompagner chez lui, vous devez vous y présenter seule.
—Seule? Je n'ose!
—Il le faut. Je vais rester ici et vous y attendre.
—Vous n'en bougerez pas?—Mais si je vous appelais, croyez-vous que vous pourriez m'entendre?