—C'est le sort des êtres dépourvus de raison, dit Isabelle, mais il n'en est pas de même du genre humain. Les hommes disparaîtraient bientôt de la terre, s'ils cessaient de s'entr'aider les uns les autres. Le faible a droit à la protection du plus fort, et celui qui peut secourir l'opprimé est coupable s'il lui refuse son assistance.

—Et c'est dans cet espoir frivole, pauvre fille, que tu viens trouver au fond du désert un être que la race humaine a rejeté de son sein, et dont le seul désir serait de la voir disparaître de la surface du globe, comme tu viens de le dire? N'as-tu pas frémi en te présentant ici?

—Le malheur ne connaît pas la crainte, dit Isabelle avec fermeté.

—N'as-tu donc pas entendu dire que je suis ligué avec des êtres surnaturels aussi difformes que moi, et, comme moi, ennemis du genre humain? Comment as-tu osé venir la nuit dans ma retraite?

—Le Dieu que j'adore me soutient contre de vaines terreurs, dit Isabelle, dont le sein de plus en plus ému démentait la tranquillité qu'elle affectait.

—Oh! oh dit le Nain: tu prétends avoir de la philosophie! mais jeune et belle comme tu l'es, n'aurais-tu pas dû craindre de te livrer au pouvoir d'un être si dépité contre la nature, que la destruction d'un de ses plus beaux ouvrages doit être un plaisir pour lui?

Les alarmes d'Isabelle croissaient à chaque mot qu'il prononçait. Elle lui répondit pourtant avec fermeté:—Quelques injures que vous puissiez avoir éprouvées dans le monde, vous êtes incapable de vouloir vous en venger sur quelqu'un qui ne vous a jamais offensé.

—Tu ignores donc, reprit-il en fixant sur elle des yeux brillants d'un malin plaisir,—tu ignores donc les plaisirs de la vengeance? Crois-tu que l'innocence de l'agneau calme la fureur du loup altéré de sang?

—Monsieur Elsender, dit Isabelle avec dignité, les horribles idées que vous me présentez ne peuvent entrer dans mon esprit. Qui que vous puissiez être, vous ne voudriez pas, vous n'oseriez pas faire insulte à une malheureuse que sa confiance en vous a amenée sous votre toit.

—Tu as raison, jeune fille, reprit-il d'un ton calme; je ne le voudrais ni ne l'oserais. Retourne chez toi. Quels que soient les maux qui te menacent, cesse de les craindre. Tu m'as demandé ma protection, tu en éprouveras les effets.