M. Vere fixa sa résidence à Paris, et y vécut dans l'opulence, grâce à la libéralité de sa fille. Il y fit une fortune brillante dans le temps du système de Law sous la régence du duc d'Orléans; mais cette fortune s'écroula aussi rapidement que celle de tant d'autres, et le chagrin qu'il en conçut détermina une attaque de paralysie qui mit fin à ses jours.
Willie de Westburnflat échappa au ressentiment d'Hobby Elliot, comme ses chefs à la poursuite des lois. Son patriotisme l'engageait fortement à aller servir son pays dans les guerres étrangères, tandis que, d'une autre part, sa répugnance à quitter la terre natale lui inspirait la ressource d'y vivre en faisant métier de réunir une collection de bourses de montres et de bijoux sur les grandes routes. Heureusement pour lui, la première impulsion l'emporta. Il fut joindre l'armée de Marlborough, obtint un grade par les services qu'il rendit à la commission des vivres par son talent de trouver le bétail en campagne, revint en Écosse au bout de plusieurs années, avec une fortune acquise Dieu sait comme, démolit sa tour de Westburnflat, et y bâtit à la place une maisonnette de trois étages avec deux cheminées. Il but le brandevin avec ceux qu'il avait pillés dans sa jeunesse, mourut dans son lit; et son épitaphe, qu'on lit encore dans l'église de Kirkwhistle, atteste qu'il a toujours vécu en brave soldat, en bon voisin et en chrétien.
M. Ratcliffe continua de demeurer à Ellieslaw-Castle avec Earnscliff et son épouse. Cependant il faisait régulièrement une absence d'un mois au commencement du printemps et de l'automne. Il garda toujours le silence sur le motif et le but de ce voyage périodique; mais on jugeait avec raison qu'il allait voir sir Edouard. Après une de ces absences, on le vit revenir l'air triste et en habit de deuil. Ce fut ainsi qu'Earnscliff et Isabelle apprirent que leur bienfaiteur n'existait plus; mais ils ne surent jamais ni quelle avait été la résidence de sir Edouard, ni en quel lieu reposaient ses cendres. Il avait, avant de mourir, fait promettre le secret à son unique confident.
La disparition subite d'Elsy servit à confirmer les bruits qui avaient couru sur son compte. Les uns crurent qu'ayant osé entrer dans un lieu consacré, malgré le pacte qu'il avait fait avec le diable, le malin esprit, pour l'en punir, l'avait emporté comme il retournait vers sa chaumière. Mais la plupart pensent qu'il ne disparut que pour un temps, et qu'on le revoit encore parfois dans les montagnes. Le souvenir des expressions exaltées de son désespoir a survécu, selon l'usage, à celui de ses bienfaits; ce qui fait qu'on le confond ordinairement avec ce mauvais démon appelé l'Homme des marécages, dont voulait parler mistress Elliot à son-petit-fils.
Aussi le représente-t-on comme jetant un charme sur les troupeaux, faisant avorter les brebis, ou détachant les avalanches de la montagne pour les précipiter sur ceux qui se réfugient pendant l'orage près du torrent ou sous un rocher dans la ravine. En un mot, tous les malheurs éprouvés par les habitants de cette contrée sont attribués au Nain noir.