—C'est une chose singulière, dit Hobby en pleurant de joie et de reconnaissance; mais je ne puis jouir de mon bonheur, sans savoir si le pauvre homme qui me le procure est heureux lui-même.

—Quand nous ne pouvons nous-mêmes être heureux, dit Ratcliffe, le bonheur que nous procurons aux autres en devient un pour nous. Telle sera la jouissance de celui que vous nommez Elsy. S'il avait placé tous ses bienfaits sur des êtres qui le méritassent comme vous, sa situation serait probablement toute différente. Mais la profusion qui fournit des aliments à la cupidité et à la dissipation ne produit aucun bien, et n'est pas récompensée par la reconnaissance. C'est semer le vent pour recueillir la tempête.

—Pauvre récolte! dit Hobby.—Mais si la jeune dame voulait le permettre, je mettrais les essaims d'Elsy dans le parterre de Grâce, et je vous promets bien qu'on ne les tuerait pas pour en prendre le miel; je mettrais aussi sa chèvre dans notre verger, nos chiens feraient connaissance avec elle et ne lui feraient point de mal, et Grâce aurait soin de la traire elle-même pour l'amour d'ELsy; car, quoiqu'il fût un peu bourru, je sais qu'il aimait toutes ces pauvres créatures.

On accorda sans difficulté toutes les demandes d'Hobby, qui lui étaient inspirées par le désir qu'il avait de prouver sa reconnaissance. Il fut enchanté quand Ratcliffe lui dit que son bienfaiteur n'ignorerait pas les soins qu'il voulait prendre des compagnons de sa solitude.

—Et dites-lui surtout que ma mère, mes soeurs, Grâce et moi, nous sommes heureux, bien portants, et que c'est son ouvrage. Je suis sûr que cela lui fera plaisir.

Hobby se retira à Heugh-Foot, épousa Grâce, fit rebâtir sa ferme, et fut aussi heureux qu'il méritait de l'être par sa probité, son bon coeur et sa bravoure.

Il n'existait plus d'obstacle au mariage d'Earnscliff avec Isabelle. Sir Edouard Mauley, représenté par M. Ratcliffe, assura à sa parente une fortune qui aurait pu satisfaire la cupidité d'Ellieslaw lui-même. Mais Isabelle et Ratcliffe crurent devoir cacher à Earnscliff qu'un des motifs de la générosité de sir Edouard était de réparer, autant qu'il le pouvait, le crime dont il s'était rendu coupable en versant le sang du père de ce jeune homme, bien des années auparavant. S'il est vrai, comme l'assura Ratcliffe, que sa misanthropie devint un peu moins farouche, la connaissance qu'il eut d'un bonheur dont il était la cause y contribua sans doute; mais le souvenir du meurtre presque involontaire qu'il avait commis fut probablement le motif pour lequel il ne voulut jamais jouir de la vue de leur félicité.

Mareschal chassa, but du bordeaux, s'ennuya du pays, partit pour l'étranger, fit trois campagnes, revint, et épousa Lucy Ilderton.

Les années, en s'accumulant sur la tête d'Earnscliff et de son épouse, ne diminuèrent rien ni à leur tendresse ni à leur bonheur.

Sir Frédéric Langley, toujours ambitieux, s'engagea dans la malheureuse insurrection de 1715. Il fut fait prisonnier à Preston dans le comté de Lancastre avec le comte de Derwentwater; sa défense et son discours avant de mourir sont dans le recueil des procès d'état (State trials).