«Je suis libre, je suis ce qu'étaient dans les bois
«L'homme de la nature, et le noble sauvage
«Quand de la servitude ils ignoraient les lois.»
DRYDEN. La Conquête de Grenade.

PENDANT que Quentin avait avec les deux comtesses la courte conversation nécessaire pour les assurer que ce personnage extraordinaire, ajouté à leur compagnie, était bien réellement le guide que le roi devait leur envoyer, il remarqua, car il était aussi alerte à observer les mouvemens de l'étranger, que celui-ci pouvait l'être à examiner ce qui se passait dans la petite troupe à laquelle il servait de guide; il remarqua que cet homme non-seulement tournait souvent la tête en arrière pour les regarder, mais qu'avec une agilité singulière qui ressemblait à celle d'un singe plutôt qu'à celle d'un homme, il se courbait en demi-cercle sur sa selle, de manière à avoir la tête tournée de leur côté, pour les considérer plus attentivement.

N'étant pas très-content de cette manœuvre, Quentin s'avança vers le Bohémien, et lui dit, en le voyant reprendre la position convenable sur son cheval:—Il me semble, l'ami, que vous nous conduisez en aveugle, car vous regardez la queue de votre monture plus souvent que ses oreilles.

—Et quand je serais véritablement aveugle, répondit le Bohémien, je n'en serais pas moins en état de vous conduire dans toutes les provinces de ce royaume de France, ou de ceux qui l'avoisinent.

—Vous n'êtes pourtant pas né Français?

—Non, répondit le guide.

—Et de quel pays êtes-vous?

—D'aucun.

—Comment d'aucun!

—Non, je ne suis d'aucun pays. Je suis un Zingaro, un Bohémien, un égyptien, tout ce qu'il plaît aux Européens, dans leurs différentes langues, de nous appeler; mais je n'ai pas de pays.