—Que voulez-vous? répondit Hayraddin d'un air sombre, ces gens nous traitent comme le chien du berger traite les moutons: il les protège quelque temps, les fait aller où bon lui semble, et finit par les conduire à la tuerie.
Quentin eut par la suite occasion d'apprendre que le Bohémien lui avait dit la vérité à cet égard, et que, la garde prévôtale, chargée de réprimer les hordes vagabondes qui infestaient le royaume, entretenait avec elles une correspondance, s'abstenait quelque temps d'exécuter ses devoirs, et finissait toujours par envoyer ses alliés à la potence. Cette sorte de relation politique entre le brigand et l'officier de police a subsisté dans tous les pays, pour l'exercice profitable de leurs professions respectives, et elle n'est nullement inconnue dans le nôtre.
Durward, en se séparant du guide, alla rejoindre le reste de la cavalcade, peu content du caractère d'Hayraddin, et ne se fiant guère aux protestations de reconnaissance qu'il en avait reçues personnellement. Il commença alors à sonder les deux autres hommes qui avaient été mis sous ses ordres, et il reconnut avec chagrin que c'étaient des gens stupides, et aussi peu en état de l'aider de leurs conseils, qu'ils s'étaient montrés peu disposés à le seconder de leurs armes.
—Eh bien! cela n'en vaut que mieux, pensa Quentin, son esprit s'élevant au-dessus des difficultés que sa situation lui faisait prévoir: ce sera à moi seul que cette aimable jeune dame devra tout. Il me semble que, sans trop me flatter, je puis compter sur mon bras et ma tête. J'ai vu les flammes dévorer la maison paternelle, j'ai vu mon père et mes frères étendus morts au milieu des débris embrasés, et je n'ai pas reculé d'un pouce; j'ai combattu jusqu'au dernier moment. Aujourd'hui, avec deux ans de plus, j'ai, pour me comporter bravement, le plus beau motif qui puisse enflammer le cœur d'un homme.
Prenant cette résolution pour base de sa conduite, Quentin déploya tant d'attention et d'activité pendant tout le voyage, qu'il semblait se multiplier au point d'être partout en même temps. Son poste favori, celui qu'il occupait le plus fréquemment, était naturellement auprès des deux dames, qui, sensibles au soin qu'il prenait de leur sûreté, commençaient à causer avec lui sur le ton d'une familiarité amicale; elles paraissaient prendre grand plaisir à la naïveté de ses entretiens, qui annonçaient aussi de la finesse et de l'esprit. Mais il ne souffrait jamais que le charme de cette liaison nuisît le moins du monde à la vigilance qu'exigeaient ses fonctions.
S'il était souvent près des comtesses, cherchant à faire à des habitantes d'un pays plat la description des monts Grampiens[58], et surtout celles des beautés de Glen-Houlakin, il marchait aussi fréquemment à côté d'Hayraddin, en tête de la petite cavalcade, le questionnant sur la route, sur les lieux où l'on devait faire halte, et gravant avec soin ses réponses dans sa mémoire, afin de découvrir, en lui faisant d'autres questions, s'il ne méditait pas quelque trahison. Enfin, on le voyait aussi à l'arrière-garde, cherchant à s'assurer l'attachement des deux hommes de sa suite par des paroles de bonté, par quelques présens, et par les promesses d'autres récompenses quand ils auraient rempli leur tâche.
Ils voyagèrent ainsi pendant plus d'une semaine, traversant les cantons les moins fréquentés, et suivant des sentiers et des chemins détournés, pour éviter les grandes villes. Il ne leur arriva rien de remarquable, quoiqu'ils rencontrassent de temps en temps des hordes vagabondes de Bohémiens, qui les respectaient parce qu'ils avaient pour guide un homme de leur caste;—des soldats traîneurs,—ou peut-être des bandits, qui les trouvaient trop bien armés pour oser les attaquer,—ou les détachemens de maréchaussée, comme on appellerait aujourd'hui les hommes qui les composaient, et que le roi, qui employait le fer et le feu pour guérir et cicatriser les plaies du royaume, mettait en campagne pour détruire les bandes déréglées par lesquelles la France était infestée. Ces soldats de police laissèrent passer sans difficulté les voyageurs et leur escorte, en vertu d'un passeport que le roi avait remis lui-même à Durward à cet effet.
Leurs lieux de halte étaient en général des monastères, obligés la plupart, par des règles de leur fondation, d'accorder l'hospitalité à quiconque accomplissait un pèlerinage; et l'on sait que le véritable but du voyage des deux comtesses était déguisé sous ce prétexte. On ne devait même faire aux pèlerins aucune question importune sur leur rang et leur condition, parce que plusieurs personnages de distinction désiraient garder l'incognito pendant qu'ils s'acquittaient de quelque vœu. En arrivant, les dames de Croye alléguaient ordinairement la fatigue pour se retirer dans leur appartement; et Quentin, remplissant les fonctions de majordome, veillait à ce qu'elles eussent tout ce qui pouvait leur être nécessaire, avec une activité qui ne leur laissait aucun embarras, et un empressement qui ne manquait pas de lui valoir un sentiment d'affection et de reconnaissance de la part de celles pour qui il prenait tous ces soins.
Tous les Bohémiens jouissant de la réputation bien acquise d'être des païens, des vagabons, des gens s'occupant des sciences occultes, ce n'était jamais sans de grandes difficultés que le guide, appartenant à cette caste, était admis même dans les bâtimens extérieurs situés dans la première cour des monastères où la cavalcade s'arrêtait: sa présence paraissait une sorte de souillure pour des lieux aussi saints. C'était un des plus grands embarras de Quentin Durward; car d'un côté il jugeait nécessaire de maintenir en bonne humeur un homme qui possédait le secret de leur voyage, et de l'autre il regardait comme indispensable de le surveiller avec le plus grand soin, quoique secrètement, afin de l'empêcher, autant qu'il était possible, d'avoir à son insu des communications avec qui que ce fût. Or c'était ce qui serait devenu impossible si Hayraddin n'avait pas logé dans l'enceinte des couvens où l'on faisait halte. Il ne pouvait même s'empêcher de soupçonner cet homme de chercher à s'en faire renvoyer; car au lieu de se tenir tranquille dans le réduit qu'on lui accordait, il entrait en conversation avec les novices et les jeunes frères: ses tours et ses chansons les amusaient beaucoup, mais n'édifiaient nullement les vieux pères; de sorte qu'il fallait souvent que Durward déployât toute l'autorité qu'il avait sur le Bohémien, et recourût même aux menaces, pour le forcer à mettre des bornes à sa gaieté trop licencieuse; mais il avait en même temps besoin de tout son crédit auprès des supérieurs, pour empêcher qu'on ne mît à la porte le chien de païen. Il réussissait pourtant par la manière adroite avec laquelle il faisait des excuses du manque de décorum de son guide, donnant à entendre qu'il espérait que le voisinage des saintes reliques, son séjour dans des murs consacrés à la religion, et surtout la vue d'hommes religieux dévoués aux autels, pourraient lui inspirer de meilleurs principes, et le porter à une conduite plus régulière.
Cependant le dixième ou douzième jour de leur voyage, après leur entrée dans la Flandre, et comme ils s'approchaient de la ville de Namur, tous les efforts de Quentin devinrent insuffisans pour remédier aux suites du scandale que venait de donner son guide païen. La scène se passait dans un couvent de franciscains d'un ordre réformé et austère, dont le prieur était un homme qui dans la suite mourut en odeur de sainteté. Après bien des scrupules, que Durward avait eu beaucoup de peine à vaincre, comme on devait s'y attendre en pareil cas, il avait enfin obtenu que le malencontreux Bohémien fût reçu dans un bâtiment isolé, habité par un frère lai qui remplissait les fonctions de jardinier. Les deux dames, suivant leur usage, s'étaient retirées dans leur appartement; et le prieur, qui par hasard avait quelques alliés ou parens en écosse, et qui d'ailleurs aimait à entendre les étrangers parler de leur pays, invita Quentin, dont l'air et la conduite lui avaient plu, à venir faire une collation, monastique dans sa cellule.