Tous ses soldats furent debout au même instant; et comme ils étaient mêlés avec leurs ci-devant alliés, qui ne s'attendaient pas à être attaqués, chacun d'eux, en un clin d'œil, saisit au collet le Liégeois dont il était voisin, tandis que sa main droite tenait levé sur sa poitrine un poignard dont on voyait briller la lame à la lueur des lampes et de la lune. Tous les bras étaient levés, mais personne frappait. Les Liégeois étaient trop surpris pour faire résistance, et peut-être de la Marck ne se proposait-il que d'imprimer la terreur dans l'esprit des citadins ses confédérés.

Mais la face des choses changea soudain, grâce au courage de Durward, dont la présence d'esprit et la résolution étaient au-dessus de son âge, et qui était stimulé dans ce moment par tout ce qui pouvait lui prêter une nouvelle énergie. Imitant les soldats de de la Marck, il s'élança sur Carl Eberon, le fils de leur chef, le maîtrisa facilement; et lui appuyant un poignard sur la gorge, il s'écria à haute voix:—Jouez-vous ce jeu-là? En ce cas, m'y voilà aussi.

—Arrêtez! arrêtez! s'écria de la Marck; c'est une plaisanterie, ce n'est pas autre chose. Pensez-vous que je voudrais faire le moindre mal à mes bons amis et alliés de la ville de Liège? Soldats, bas les armes, et asseyez-vous! Qu'on emporte cette charogne, qui a causé cette querelle entre des amis, ajouta-t-il en poussant du pied le corps de l'évêque, et noyons-en le souvenir dans de nouveaux flots de vin.

On obéit à l'instant, et les soldats et les Liégeois se regardaient les uns les autres comme ne sachant pas trop s'ils étaient amis ou ennemis. Quentin Durward profita du moment:

—Guillaume de la Marck! s'écria-t-il, et vous, bourgeois et citoyens de Liège, écoutez-moi un instant; et vous, jeune homme, tenez-vous en repos (car le jeune Carl cherchait à lui échapper): il ne vous arrivera aucun mal, à moins que je n'entende encore quelqu'une de ces plaisanteries piquantes.

—Et qui es-tu? au nom du diable! s'écria de la Marck étonné, toi qui oses venir prendre des otages en ma présence, et m'imposer des conditions, à moi qui en prescris aux autres, et qui n'en reçois de personne.

—Je suis un serviteur de Louis, roi de France, répondit Quentin avec hardiesse, un des archers de sa garde écossaise, comme mon langage, et en partie mon costume, peuvent vous en avertir. Je suis ici par son ordre, pour être témoin de ce qui s'y passe, et lui en faire mon rapport; et je vois avec surprise qu'on agit en païens plutôt qu'en chrétiens, en fous plutôt qu'en hommes raisonnables. L'armée de Charles de Bourgogne va marcher incessamment contre vous; et si vous désirez obtenir des secours de la France, il faut que vous agissiez différemment. Quant à vous, habitans de Liège, je vous invite à retourner à l'instant dans votre ville; et si quelqu'un met obstacle à votre départ, je le déclare ennemi de mon maître, Sa Majesté très-chrétienne.

—France et Liège! France et Liège! s'écrièrent les tanneurs formant la garde du corps de Pavillon, et plusieurs autres bourgeois dont l'audace de Quentin commençait à ranimer le courage; France et Liège; vive le brave archer! nous vivrons et nous mourrons avec lui!

Les yeux de Guillaume de la Marck étincelaient, et il porta la main à son poignard, comme s'il eût voulu le lancer droit au cœur de l'audacieux archer. Mais jetant un coup d'œil autour de lui, il vit dans les regards de ses propres soldats quelque chose qu'il dut lui-même respecter. Un grand nombre d'entre eux étaient Français, et aucun d'eux n'ignorait les secours secrets en hommes et en argent que leur maître recevait de la France; quelques-uns étaient même épouvantés du meurtre sacrilège qui venait d'être commis. Le nom de Charles de Bourgogne, prince dont le ressentiment ne pouvait qu'être excité par tout ce qui s'était passé cette nuit; l'imprudence de se faire une querelle avec les Liégeois; la folie d'exciter la colère du roi de France: toutes ces idées faisaient une vive impression sur leur esprit, quoiqu'ils n'en eussent pas alors l'usage bien libre. En un mot, de la Marck vit que s'il se portait à quelque nouvelle violence, il courait le risque de ne pas être soutenu, même par sa propre troupe.

En conséquence déridant son front et adoucissant l'expression menaçante de son regard, il déclara qu'il n'avait aucun mauvais dessein contre ses bons amis de Liège; qu'ils étaient libres de quitter Schonwaldt quand bon leur semblerait, quoiqu'il eût espéré qu'ils passeraient au moins la nuit à se réjouir avec lui en honneur de leur victoire. Il ajouta avec plus de calme qu'il n'en montrait communément, qu'il serait prêt à entrer en négociation avec eux pour le partage des dépouilles, et à concerter les mesures nécessaires pour leur défense mutuelle, soit le lendemain, soit tel autre jour qu'il leur plairait. Quant au jeune archer de la garde écossaise, il se flattait qu'il lui ferait l'honneur de passer la nuit à Schonwaldt.